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Bon appétit !

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Publié le

29 juin 2019

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« Bon appétit ! » Croulant sous un énorme plateau surchargé des mille et une friandises que les grands hôtels internationaux offrent à la gourmandise déboussolée de leur clientèle, la dame, la mine réjouie, décocha la formule rituelle à l’attention d’E. et de Zo’ que pourtant, c’était le cas de le dire, elle ne connaissait ni des lèvres ni des dents. L’amoncellement d’assiettes, de plats, de bols et de ramequins qu’elle portait à bout de bras démontrait en tout cas que question appétit, elle-même n’en manquait point.

 

 

« Fichtre ! », chuchota Zo’ qui grignotait une demi-biscotte chichement beurrée, « ça ira mieux après ! » « Heureusement qu’il lui reste deux bonnes heures avant le déjeuner, elle aura tout juste le temps de finir son plateau-repas avant d’aller consulter le menu ». La dame s’était arrêtée à leur hauteur, et répéta la formule sur un ton plus impérieux, attendant visiblement qu’on lui rende la pareille : « Bon appétit ! » – Dites-moi, E., vous ne pensez pas que cette femme est folle ? – Ma foi, non. Juste un peu ignorante, peut-être… »

 

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Immobile, la dame ne disait plus rien, mais son visage qui s’empourprait indiquait clairement qu’elle attendait, de plus en plus irritée, qu’on lui accorde enfin ce qu’elle croyait lui être dû. « Comment ça, ignorante ? » – De plusieurs manières, à vrai dire. Ignorante, tout d’abord, de ce que l’on n’a pas à exiger de marques particulières de politesse de la part d’inconnus dans des lieux publics. C’est ainsi que l’on n’est pas obligé de dire bonjour aux gens qui montent dans un bus où on se trouve assis, pas plus qu’à un marchand de journaux à qui l’on achète un magazine… » – Sauf si on lui demande L’Incorrect… »

Dans ce contexte, la formule « bon appétit », qui vient du latin « appetitus », le désir, est évidemment déplacée : on la laisse aux domestiques et au petit peuple

– Zo’, ma chère, votre démagogie vous perdra ! Bref, je vous disais que l’on n’a pas à dire bonjour au marchand de journaux, et que de son côté, le susdit n’aurait pas à vous faire la leçon si vous vous contentiez de lui dire merci sans vous fendre d’un bonjour. Mais le plus drôle, ou le plus bizarre, c’est l’aventure de ce « bon appétit » que cette charmante dame revendique si gracieusement. Celui-ci était d’usage, entre familiers, sous l’Ancien régime. Mais voici qu’avec la Monarchie de Juillet et l’invasion culturelle du puritanisme victorien, la politesse change, et l’on interdit désormais toute référence au corps, à la chair, aux sens et aux plaisirs. C’est ainsi qu’il paraît inconvenant de féliciter la maîtresse de maison pour la qualité de sa cuisine, ou de s’extasier lorsqu’on vous sert un grand vin. Dans ce contexte, la formule « bon appétit », qui vient du latin « appetitus », le désir, est évidemment déplacée : on la laisse aux domestiques et au petit peuple, mais plus question de la prononcer soi-même quand on est une personne comme il faut, précisent les manuels de savoir-vivre (que cette dame a probablement oublié de relire). Mais là où les choses se compliquent, c’est qu’au XIXe siècle, une partie de la haute aristocratie, par snobisme ou par fidélité aux traditions, refuse de se plier à ces nouveautés roturières importées d’Angleterre : elle va donc joyeusement continuer à employer la formule, comme au bon vieux temps, avec le plaisir supplémentaire de faire rougir le Bourgeois, qui a l’effroyable impression d’entendre des gros mots à table, sans pouvoir prendre de haut ceux qui les disent.

 

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Mais ce n’est pas fini : car le savoir-vivre continue d’évoluer, et voici que la prohibition du « bon appétit » finit par s’estomper, puis par disparaître, notamment après les rationnements de l’Occupation – même si certains manuels de savoir-vivre ont oublié de l’indiquer à leurs fidèles lectrices. Ce qui fait que certaines d’entre elles… – Damned ! Alors, que faire de cette dame qui sautille maintenant sur place, et dont les bajoues ont viré au carmin ? – Bah… Ce qu’elle attend depuis cinq minutes, en priant pour ne pas la croiser à nouveau demain matin. Et E. de se tourner vers l’intéressée : « Bon appétit à vous, chère madame ! » 

 

Frédéric Rouvillois 

 

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