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The Fellowship : Le catéchisme américain en question

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Publié le

9 octobre 2019

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Sujet d’un documentaire en cinq parties produit par Netflix (The Family : la menace fondamentaliste), le groupe d’influence The Fellowship formé par le pasteur méthodiste Abraham Vereide est passé de l’ombre à la lumière en quelques semaines. Voyage au pays du manichéisme.

 

 

 

« Je ne connais pas de pays où l’amour de l’argent tienne une plus large place dans le cœur de l’Homme », écrivait Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique. Une formule qui pourrait s’appliquer à merveille au dogme professé par les meneurs de « The Fellowship », l’emblématique Doug Coe en tête. Le rapport des méthodistes à l’argent témoigne, en effet, des liens qui unissent la plupart des différentes branches du protestantisme à l’apparition du capitalisme moderne.

C’est en recrutant et en plaçant ses hommes dans les cercles de décision mondiaux que « The Fellowship » croit accomplir la providence.

Une notion étendue au pouvoir politique, puisque les membres de la Fraternité estiment que les hommes de pouvoir et d’argent sont des élus de Dieu. Conséquence logique, il faudrait être plus indulgent à leur égard, pardonner leurs erreurs pour la « plus grande cause ». Car, ces « élus » doivent être des instruments pour Jésus, destinés à répandre sa parole. C’est en recrutant et en plaçant ses hommes dans les cercles de décision mondiaux que « The Fellowship » croit accomplir la providence. Cette vision, à l’opposé de ce qui valut un procès en hérésie aux Franciscains Guillaume d’Ockham et Michel de Césène, offre l’avantage de l’efficacité dans le monde matériel dirigé par les hommes.

 

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Les nouveaux élus

 

Une efficacité qui a porté l’influence de ce groupe opaque bien au-delà des frontières de l’Amérique, ce que l’enquête menée par Jeff Sharlet s’est attaché à montrer. Diplomatie privée, lobbying, nébuleuse d’associations : le groupe de Doug Coe a été de toutes les grandes aventures américaines des dernières décennies. Il a, par exemple, été prouvé que le groupe méthodiste avait été partie prenante en coulisses lors de la signature des accords de Camp David, Jimmy Carter ayant convié le susnommé Doug Coe et le sénateur Harold E. Hugues à un déjeuner relatif à la situation au Moyen-Orient.

 

Si la Fraternité est plus proche des Républicains, elle n’est pas partisane et a de nombreux soutiens au cœur du Parti démocrate, les Clinton en tête. Face aux accusations d’ingérence et de cynisme, Doug Coe a d’ailleurs répondu qu’il n’invitait « jamais personne » parce que les dirigeants « viendraient à lui », et, tel Jésus, il ne « tournerait le dos à personne », la Bible étant selon lui « remplie de références à des responsables de massacres ». Une certaine idée de la « realpolitik » et du « bien commun » qui inspirera les pontes du néo-conservatisme du début des années 2000, à l’image de Dick Cheney, qui, bien que n’appartenant pas directement à la Fraternité, sut habilement tirer profit de ses doctrines.

Pour le méthodiste américain, les grands leaders, qu’ils s’appellent Lénine, Ho Chi Minh ou Ben Laden, partagent avec la figure du Christ une même volonté implacable de changer le monde. Cela ne signifie évidemment pas que Doug Coe ait les mêmes idées que les trois épouvantails ci-dessus nommés, mais qu’il considère que leurs méthodes sont valables et qu’ils sont admirables de détermination et de dévouement à leurs causes respectives.

Portée par l’ancien vice-Président de George Bush Jr., la théorie de l’exécutif unitaire ressemble d’ailleurs à s’y méprendre aux fondements du « Leadership model » défendu par Doug Coe. Pour le méthodiste américain, les grands leaders, qu’ils s’appellent Lénine, Ho Chi Minh ou Ben Laden, partagent avec la figure du Christ une même volonté implacable de changer le monde. Cela ne signifie évidemment pas que Doug Coe ait les mêmes idées que les trois épouvantails ci-dessus nommés, mais qu’il considère que leurs méthodes sont valables et qu’ils sont admirables de détermination et de dévouement à leurs causes respectives. Psychologue des foules, Doug Coe pense que le plus important n’est pas ce que dit une personne mais qui est cette personne. La légitimité confère du pouvoir et, à défaut d’être né monarque de droit divin, cette légitimité s’acquiert au forceps.

 

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Encore une secte américaine ?

 

Les aspects sectaires de la Fraternité sont saillants dans le documentaire produit par Netflix. Ne retenant des Évangiles que ce qui les arrange, les « fidèles » de cette religion qui se refusent à en être une prêchent inlassablement. Cette ambiguïté leur permet de s’infiltrer partout et de bénéficier de certaines largesses, dont ils usent avec délectation et parfois abusivement. La Fraternité protège ses membres contre toutes les vicissitudes de l’existence, défendant bec et ongles ses poulains coupables d’adultères répétés avec les femmes d’autres « frères », pourvu qu’ils soient bien placés pour entrer au Congrès ou au Sénat. Foin de morale quand des objectifs d’envergure sont en jeu. Quant à l’éthique, elle n’est souvent qu’une façade.

 

Si toutes ces critiques sont valables, l’enquête de Jeff Sharlet n’est toutefois pas dénuée de biais idéologiques et personnels qui entachent l’ensemble, à commencer par la méthode. Ayant été brièvement adopté par la Famille, Jeff Sharlet en a retiré une amère expérience que contredisent certains de ses anciens camarades. A-t-il volontairement intégré les rangs de « The Fellowship » pour en tirer un reportage à sensation et lancer sa carrière de journaliste ? C’est une possibilité à ne pas exclure. Pareillement, les reproches qu’il formule à « The Fellowship » trahissent une idéologie progressiste qui dessert la juste charge contre les travers de l’organisation. Qu’attendre d’autre d’une organisation chrétienne que de l’activisme contre le mariage homosexuel et ses suites ? Oui, la Fraternité de Doug Coe défend un modèle familial conservateur, mais ce n’est là pas un crime.

Un « Jésus » sorti de la religion, réduit à une image, un Jésus devenu une marque symbole pour exporter l’Amérique, ses valeurs et son mode de vie au monde entier.

Nous Français pouvons garder un œil objectif sur « The Fellowship », dont les valeurs sont finalement très éloignées des nôtres, hormis sur quelques éléments parcellaires. Sans surestimer l’influence du groupe, il est acquis que Doug Coe était un Billy Graham de l’ombre, peut-être encore plus important dans le jeu politique étatsunien. L’association a survécu à sa mort, poursuivant les desseins qu’elle s’était initialement fixés lors de sa création dans les années 30 : ne retenir que la parole de Jésus, en rejetant tout dogme, toute doctrine, tout catéchisme. Un « Jésus » sorti de la religion, réduit à une image, un Jésus devenu une marque symbole pour exporter l’Amérique, ses valeurs et son mode de vie au monde entier.

 

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Se cache derrière ces bons sentiments brandis en étendard par des Américains aux allures de boy-scouts tout droit sortis d’une toile de Norman Rockwell, un discours de la fin des temps qui autorise toutes les dérives et vire parfois à l’irrationalité pure. Au fond, c’est cette eschatologie propre au monde protestant américain qui nous distingue très clairement d’eux. Mais pour combien de temps encore ? Au Jésus de la Fraternité font écho les figures contemporaines qui nous conduisent à l’avènement d’un monde manichéen, où la subtilité des rapports entre les hommes et les sociétés qu’ils forment est progressivement remplacée par les oppositions binaires.

 

 

Gabriel Robin

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