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« Venise, c’est comme manger d’un coup une boîte de chocolats à la liqueur ». Truman Capote / « Les eucharisties du beau se reçoivent par procuration ». Régis Debray, Contre Venise / « Car survenus dans l’ombre à cette heure incertaine, ce qu’on croit l’Orient peut-être est l’Occident ». Hugo, Prélude
Etre à Venise, c’est se sentir secrètement séparé de ce qui nous entoure. Les autres y sont quand je n’y suis pas. J’y suis au milieu des autres, en clandestin. Là-bas, la vie a quelque chose de cet absolu qui se suffirait à lui-même. Tout sent le funèbre, mais un funèbre qui aurait l’air gracié. L’odeur d’une belle mort flotte sur les eaux. La lagune est ce grand bénitier de temps retrouvé et de fêtes perdues.
On ferait mieux de lire ses textos au Gritti. Christophe et ses paradis perdus semblent sortir de toutes les églises, à moins que ce ne soit le dernier des Bevilacqua. On roule des pelles à Stendhal près de la Fenice. Il y a la ville, et les textes sur la ville. Venise est à la littérature ce que New York est au cinéma.
Le bal du siècle des Beistegui n’aura plus jamais lieu. Il sera remplacé par une Biennale qui propose des installations qui ont souvent l’air de glaviots dans ces palazzi sublimes. Le Palazzo Grassi est décoré par Luc Tuymans, une image de notre monde en modèle réduit et couleurs ternes font se déplacer les foules.
On ferait mieux de lire ses textos au Gritti. Christophe et ses paradis perdus semblent sortir de toutes les églises, à moins que ce ne soit le dernier des Bevilacqua. On roule des pelles à Stendhal près de la Fenice. Il y a la ville, et les textes sur la ville. Venise est à la littérature ce que New York est au cinéma. Les marbres polychromes sont studieux dans ce boudoir. La déprime semble plus distinguée dans un labyrinthe. Les touristes semblent tous sortis d’une photo de Martin Paar couplée aux danses macabres de Holbein. Les navires Costa sont arrimés non loin, et avec eux une conscience écologique ayant abdiqué face à l’exploitation économique.
L’innocence est retrouvée. Mort à Venise. La volupté jusqu’au malaise. Ville de la frustration amoureuse au milieu du pire individualisme de masse. On entend Barthes : « Ne vous angoissez pas, vous l’avez déjà perdu », dans l’exergue des Fragments. Les palais coulent. Les cloches sonnent le glas. Les parfums s’appellent Moisi, les gondoles sont des cercueils, et nous avons tous l’air de gisants dans ce grand carnaval.
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Un déploiement de mysticisme qui ressemble au croissant à la crème que nous mangeons avec le premier café. Le sacrilège est partout, le faux, le morose magnifique. Nous finirons par porter des foulards sur nos épaules dans les casinos. L’esprit plane sur l’eau des égouts. On finit par avoir le mal de mer près du Rialto.
Encore l’intensité proche de la mort. Et les longs doigts des vierges de Bellini qu’on embrasse. Et le Miracle de la croix au pont Saint-Laurent à l’Accademia qui ressemble à du Brueghel. On se sent des obligations mystérieuses, porter la tête un peu plus haute, allumer des cierges, ne plus jamais dire je. On sent la bestialité mêlée à la divinité. Les pouvoirs incantatoires du langage. Dites un seul mot et je serai guéri. On vit crucifié. La vérité semble enfin découverte et éclaircie. Au milieu du cheap et de l’exploitation des corps. On se reconnaît dans l’échec et le factice de Venise. C’est nous. Des ébauches plutôt que des perfections.
Nous avançons à reculons, en prêtre du néant. La beauté est facile et nous saute à la figure. Certains prennent même des photos pour y croire. On a enfin trouvé la solution à un problème qui n’existait pas, en traversant des ponts. Ça sent la dramaturgie, la thanathophilie du christianisme, la perdition, les gestes souverains, l’inévitable.
Venise meurt, allons l’immortaliser, allons manger des pâtes à l’espadon de la pêche du matin. On accueille le mystère du monde à l’espace Vuitton, et on fait semblant de voir le revenant d’Hemingway au Harrys Bar. Laissez-vous aller. Il faut que ça aille vite, la première ou la deuxième photo.
Venise nous montre notre rapport au temps et notre docilité face à la continuité, notre façon d’obéir de manière automatique, de laisser tout pourrir et de trouver ça beau, notre nihilisme en forme de signe de croix. Venise meurt, allons l’immortaliser, allons manger des pâtes à l’espadon de la pêche du matin. On accueille le mystère du monde à l’espace Vuitton, et on fait semblant de voir le revenant d’Hemingway au Harrys Bar. Laissez-vous aller. Il faut que ça aille vite, la première ou la deuxième photo.
Le silence, pas de voitures, mal aux pieds, des bouts de mots « ignorante », les ruelles où les chiens passent devant leurs maîtres, les lions, les puits, le miroitement, la commedia dell’arte en puzzle 3D. Puis, sur un pont, sur le dernier campo, avant le retour, la voix d’Ysé dans Partage de Midi de Claudel : « J’entends dans vos entrailles votre cœur qui bat. » Pronto ?
Stéphanie-Lucie Mathern
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