Il y avait foule, hier soir à Saint-Germain-des-Prés, sur le trottoir de chez Lipp et dans l’arrière-salle de cette brasserie rivale du Flore, en face, et dont le prix littéraire concurrent, d’habitude remis de manière plutôt perspicace, avait été décerné, à l’automne dernier, à Toutes les vies, de Rebeka Warrior (Stock), un navet opportuniste parfaitement calibré pour la dernière rentrée : noir-deuil, mauve-queer et style pâle. En récompensant Adèle Rosenfeld pour son Extinction des vaches de mer (Grasset), le jury du prix Cazes, dont c’était le 90e anniversaire, aura donc remporté haut la main, cette année, le concours de goût sur le boulevard du livre. Félicitons Léa Santamaria, sa présidente, Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui, Gautier Battistella, Mathilde Brézet, Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel, qui eurent raison de célébrer le livre insolite d’Adèle Rosenfeld.
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Deuxième roman d’un écrivain déjà remarqué, L’Extinction des vaches de mer raconte la découverte en 1741, par le scientifique allemand Steller, d’une nouvelle espèce marine : des animaux massifs et étranges, qu’il baptisera « vaches de mer ». Autour de cette île où le scientifique débarque, dans le Pacifique nord, elles sont innombrables et les marins s’amusent à les massacrer sans raison. Trente ans plus tard, l’espèce a disparu, remportant « le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. » Sujet aussi cocasse que tragique, Adèle Rosenfeld le traite avec finesse dans un récit bref à la langue travaillée, poétique, au plus près des éléments, après avoir été happée, fascinée, par la découverte de l’événement comme de ces animaux paisibles et grâcieux si absurdement exterminés.
La foule était serrée et joyeuse, on y croisait des personnes de qualité buvant des vins fins, quelques membres du jury du prix des Hussards ou du prix Roger Nimier, qui préparaient leurs propres verdicts, à venir bientôt. On avait appris, le jour-même, l’éviction soudaine du grand Olivier Nora, directeur de Grasset, maison de la lauréate, ce qui laissait pour le moins perplexe cette assemblée d’écrivains et de journalistes, quand, d’un autre côté, le déclin général de la lecture nourrissait des inquiétudes que seule une bonne quantité de champagne était en mesure de nuancer. Il ne restait qu’à espérer que la littérature elle-même ne devînt pas, bientôt, une espèce éteinte. Hier soir, on lui offrait néanmoins un peu de sursis.






