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Alexis de Tocqueville : prophète de la dictature de la pensée unique en démocratie

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Publié le

27 juin 2023

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Aristocrate épris de liberté mais très critique des ravages de l’égalité dans les sociétés démocratiques, Alexis de Tocqueville (1805-1859) entrevoit dans son analyse de la société américaine les prodromes d’un contrôle de la pensée individuelle par les masses.
Tocqueville

Émancipé de tout enracinement dans une loi naturelle, une tradition nationale ou un droit divin, l’homme moderne a le sentiment d’être libre et de n’obéir qu’à ses désirs. L’auto-référencement de sa pensée lui en serait une preuve irréfragable.

Pourtant, il n’en est rien, comme l’expliquait Alain Finkielkraut dans son discours de réception à l’Académie française le 28 janvier 2016 : « Les démocrates, les modernes que nous sommes, prétendent n’obéir qu’au commandement de leur propre raison, mais ils se soumettent en réalité aux décrets de l’opinion commune. Le bon sens apparaissant comme la chose du monde la mieux partagée, on se défie des supériorités individuelles […] mais du “On” lui-même, chacun est la victime consentante. Comme l’a montré Tocqueville, nous sommes, en tant que citoyens libres et égaux, les sujets dociles du pouvoir social ».

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C’est effectivement Alexis de Tocqueville qui, le premier, a prophétisé le règne de l’opinion publique impersonnelle sur la conscience d’individus. Dans le deuxième volume de De la démocratie en Amérique (1840), le magistrat normand impute ce travers au principe d’égalité qui régit les sociétés démocratiques : « À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde. » Vaut-il mieux dépendre intellectuellement d’un prince que l’on connaît ou d’une opinion publique impersonnelle qui nous donne l’illusion d’être libre ?

L’égalité des conditions de vie engendre une similitude des hommes qui rend possible ce que Tocqueville n’appelle pas encore une pensée unique mais qui en emprunte toutes les caractéristiques : « Non seulement l’opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démocratiques ; mais elle a chez ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre. Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public. »

C’est à l’aune de cette analyse qu’il faut comprendre le grégarisme qui règne au sein de la classe médiatique.

Dès lors, l’homme se retrouve seul face au rouleau-compresseur de l’opinion publique : « Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à l’action du plus grand nombre. Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même concevoir l’idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun. L’on peut prévoir que la foi dans l’opinion commune y deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète. »

C’est à l’aune de cette analyse qu’il faut comprendre le grégarisme qui règne au sein de la classe médiatique, notamment par le biais des lynchages que personne n’ordonne véritablement mais que tout le monde applique par une forme d’automatisme qui relève d’une intériorisation inconsciente des dogmes de l’opinion publique. Si quelqu’un ose remettre en cause notre croyance collective dans un progrès illimité de l’Occident, il est inévitablement taxé de décliniste. S’il remet en cause les transgressions sociétales des cinquante dernières années, il sera qualifié de réactionnaire. Le tout sans qu’il soit besoin d’orchestrer une quelconque campagne de lynchage, chaque journaliste se croyant un devoir moral de le faire à son propre niveau.

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Dans Être et temps (1927), Heidegger appellera ce règne impersonnel d’une opinion grégaire la « dictature du On ». Ne signe-t-elle pas la fin d’une liberté aristocratique de la pensée que chérissait justement Tocqueville ?

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