La modernité économique a élevé deux monstres entre lesquels il nous faudrait choisir : sois libéral ou socialiste, pour l’individu ou pour l’État, avec le bourgeois d’affaires ou le prolétaire. Prophète raté, Marx a pour l’heure gagné le combat des catégories. Il a pourtant toujours existé une autre voie (la seule), la doctrine sociale de l’Église, sur laquelle deux essais jettent un regard neuf, depuis les premières théories patristiques (Les Pères de l’Église et l’économie de Jean-Marie Salamito) à sa mise en acte au siècle dernier pour pallier les affres de l’industrialisme par Dorothy Day, journaliste américaine cofondatrice du Catholic Worker Movement (dont de merveilleux écrits sont réunis par Baudouin de Guillebon dans Ils ont besoin d’être dérangés).
« Nous sommes traités de communistes par de faux conservateurs qui ne savent pas ce qu’ils veulent conserver. Et nous sommes traités de fascistes par les communistes. »
Dorothy Day
De quoi écarter un préjugé tenace : en économie, les catholiques ne seraient pas sérieux. Faux rétorque Salamito, qui montre comment le christianisme antique, parce que « religion éthique » dont le « Dieu se soucie plus du sort concret des humains que des hommages », s’est penché sur les réalités économiques. Saint Ambroise de Milan sut par exemple analyser avec précision les mécanismes à l’œuvre dans la spéculation frumentaire ou dans l’usure, avec un souci réel de l’utilité sociale et du bien commun. Encore faux rétorque-t-on avec Dorothy Day, qui comme aucun « économiste » s’est frottée aux dures réalités du capitalisme et a porté secours aux sans-le-sou en fondant des maisons d’hospitalité et des fermes communautaires.
C’est à l’Église que l’on doit la défense de l’éminente dignité du travailleur. Salamito montre qu’a contrario du mépris de l’intelligentsia romaine, l’Église réhabilita le travail manuel, non qu’elle y vît le signe de notre pouvoir sur la nature, mais au nom d’une éthique de l’humilité à deux faces : une morale de la subordination (aux desseins divins) et une spiritualité de la dépendance (tous sommes frères en esclavage par rapport à Dieu). L’honnêteté vaut plus que l’honorabilité ; le travail nourrit l’âme autant que le corps. Mais la nouveauté, c’est la révolution industrielle. Si les Pères insistèrent sur les origines humbles de Marie et Joseph, le monde de Dorothy est tout autre : « Je suis fatiguée d’entendre le Seigneur être comparé aux ouvriers des usines modernes. » C’est que le travail à la chaîne impose à l’ouvrier de se soumettre à un procédé déshumanisant qui en fait une machine sans vie intérieure. Et Dorothy de s’élever contre ceux (dont le clergé) qui, embués d’une vision romantique des ouvriers, participent à légitimer un ordre inique : « On ne peut pas sanctifier une maison honteuse. C’est une illusion, une tromperie, et encore une fois les ouvriers sont trahis. »
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Que faire alors ? Pas la révolution ou la lutte des classes – dont la socialiste-repentie Dorothy dit soigner les « réfugiés ». Salamito l’explique bien : si le christianisme antique n’abolit pas l’esclavage, c’est qu’il travaille à partir de ce qu’il trouve établi ici-bas. Sa méthode consiste plutôt à mettre de l’huile dans les rouages sociaux pour créer des relations plus charitables (tout en en ruinant les justifications idéologiques). Pas la conservation non plus : la patristique remit en cause l’idéologie de la propriété foncière d’un Cicéron ; saint Augustin écarta les a priori de moralité entre profession pour insister sur les responsabilités de chaque professionnel. C’est Dorothy qui résume le mieux cette double opposition : « Nous sommes traités de communistes par de faux conservateurs qui ne savent pas ce qu’ils veulent conserver. Et nous sommes traités de fascistes par les communistes. »
Quelques solutions concrètes se recoupent. L’éloge de l’agriculture d’Augustin passe en acte par le « retour à la terre » initié par l’Américaine qui prône, dans une veine distributionniste, une « généralisation de la propriété privée » afin que les travailleurs possèdent « les moyens de production, la terre et ses outils » (solution que supposait la critique des concentrations foncières par les Pères). Mais la solution ultime est morale plutôt que légale : c’est la révolution de l’amour, vécue en communauté. « Dans la mesure où nous appliquons principes révolutionnaires du Christ à nos vies, la révolution chrétienne commence et le système actuel change. » Plus que jamais, il nous faut, pour le dire avec Ozanam, passer aux barbares.

Salvator, 173 p., 18 €

Artège, 280 p., 18,90 €





