Deux jeunes femmes discutent sur leur tapis de yoga. « Je suis perturbée par la situation de ma tante, avoue l’une, les soins palliatifs c’est long et difficile. » Une troisième femme en kimono arrive tout sourire : « Vous savez qu’en Belgique, la loi autorise l’euthanasie dans certaines circonstances ? », précise-t-elle sur le ton de la confidence avant d’en expliquer les modalités. « C’est vrai, reconnaît la jeune fille du début, l’important c’est d’anticiper sereinement. » Fondu au noir : la grande faucheuse a parlé et on l’écoute – même habillée en judoka. Depuis la France, ce spot télé qui vante les mérites de la mort assistée entre deux pubs pour des poissons panés pourrait aisément figurer dans une dystopie. Une dystopie dans laquelle une personne mourante peut très bien envoyer un faire-part pour convier ses proches à sa mort assistée.
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On se croirait dans Soleil vert, mais non, ce pays existe bel et bien, en plus de partager notre langue : c’est la Belgique. Vingt ans après le vote qui a légalisé l’euthanasie, et plusieurs évolutions de la loi plus tard, dont une extension aux mineurs en 2014, la loi n’est pas seulement le symbole d’un certain progressisme qui a cours chez nos voisins, elle est aussi et surtout devenue une véritable institution, contre laquelle il devient difficile de s’ériger.
Un progrès tabou ?
« La Belgique, c’est le pays du compromis, rappelle Léopold Vanbellingen, chercheur à l’Institut Européen de Bioéthique à Bruxelles. On n’a pas forcément une culture du débat, comme vous en France. De plus ici, c’est comme pour l’avortement, après 20 ans d’application de la loi, la plupart des Belges ont eu affaire, de près ou de loin, à l’euthanasie. On a tous un proche qui a été concerné. On a d’autant plus de mal à critiquer la loi : pour beaucoup, ce serait comme cracher sur la mémoire de ceux qui sont morts par euthanasie. » Pas évident, en effet, de critiquer une loi qui a permis à des milliers de Belges de s’affranchir de leur destin. Car au nom d’une « intégrité » physique et mentale, d’un « autonomisme » qui n’est jamais qu’un individualisme déguisé (« en tant que propriétaire de mon corps, je dois pouvoir choisir les conditions de ma mise à mort »), le débat se pare bien vite d’un enjeu social. Ainsi, sur les 3 000 euthanasies déclarées officiellement en 2022, près de 19,6 % sont liées à des polypathologies liées à l’âge (incontinence, perte de la vue ou de l’audition, etc.).
Pas évident, en effet, de critiquer une loi qui a permis à des milliers de Belges de s’affranchir de leur destin.
Des seniors qui faute d’un entourage bienveillant, ou faute de moyens, préfèrent partir discrètement, par la porte cochère, pour ne pas constituer un fardeau pour leurs proches. De là à dire qu’une partie des euthanasies se pratiquent pour combler un déficit social, il n’y a qu’un pas. Que franchissent allègrement certains mutualistes : ainsi, en 2022, la mutuelle des libéraux flamands signe un partenariat avec LEIF, équivalent néerlandophone de l’Association pour le Droit de Mourir dans la dignité (ADMD). Une congrégation unie par un pragmatisme féroce et qui fait volontiers la sourde oreille face aux excès qui défraient cycliquement la chronique – et traduisent les effets pervers d’une loi pensée avant tout comme un levier sociétal seul capable de faire sauter les vieux verrous interdisciplinaires.
Ainsi, en 2012, Tom Mortier s’attaque à la Commission fédérale de contrôle d’évaluation de l’euthanasie (CFCEE) – qui contrôle a posteriori la légalité des dossiers. En cause, la mort de sa mère par euthanasie, alors qu’elle souffrait d’une « simple » dépression chronique, et sans que ses enfants n’en soient avertis. Mortier reproche non seulement à la Commission son manque de rigueur sur le dossier, mais aussi un conflit d’intérêts notable : en effet, le médecin qui a euthanasié sa mère préside non seulement la Commission de contrôle, mais aussi LEIF. « On peut parler de lobby, concède Léopold Vanbellingen, même si en l’état, les choses sont un peu plus subtiles que ça. L’ADMD et la LEIF se sont progressivement appropriés le rôle de centre d’information vis-à-vis des pouvoirs publics et même des citoyens. Un centre d’information qui sort constamment de la neutralité à laquelle il devrait se tenir. Quant à la commission, il y a en effet une incohérence totale qui veut que les médecins qui la composent pratiquent eux-mêmes l’euthanasie, et vont juger leurs propres actes. C’est un faux anonymat, puisque la plupart reconnaissent bien évidemment leur propre écriture manuscrite et celle de leurs confrères… »
Un contexte favorable
Petit rappel des faits : si la Belgique est un pays où l’imprégnation culturelle catholique est encore puissante jusque dans les années 70, elle subit également le contrepoint de sa culture flamande – c’est-à-dire fortement déchristianisée et ouvertement progressiste sur les questions de bioéthique. À l’instar de la Suisse, la Belgique est une interface européenne, elle tire de son histoire et de son statut particulier, multiculturel et polyglotte, un statut de laboratoire sociétal à ciel ouvert. Ainsi, les choses sérieuses commencent lorsque son voisin hollandais ouvre le débat : en 1971, le docteur Geertruida Postma est poursuivie pour avoir administré une dose létale de morphine à sa propre mère, sourde et paralysée, après que celle-ci l’ait suppliée plusieurs fois d’abréger ses souffrances. Le tribunal de Leeuwarden prend alors une décision inédite qui fait jurisprudence, considérant que dans ce cas précis, un médecin ne pouvait être condamné pour avoir abrégé la vie d’un malade. Un cas d’école qui entraîne l’assouplissement progressif de plusieurs articles du Code pénal, puis une véritable législation.
Petit rappel des faits : si la Belgique est un pays où l’imprégnation culturelle catholique est encore puissante jusque dans les années 70, elle subit également le contrepoint de sa culture flamande – c’est-à-dire fortement déchristianisée et ouvertement progressiste sur les questions de bioéthique.
La Belgique ne tarde pas à emboîter le pas à son voisin avec la création en 1996 d’un comité national de bioéthique qui adopte la définition néerlandaise de l’euthanasie : « L’euthanasie est l’acte pratiqué par un tiers qui met intentionnellement fin à la vie d’une personne à la demande de celle-ci. » Mais c’est un tournant électoral qui permet au plat pays d’accélérer considérablement les choses : une coalition entre socialistes, libéraux et verts se hisse au gouvernement, reléguant pour la première fois les démocrates- chrétiens dans l’opposition. Une coalition arc-en-ciel emmenée par les sénateurs socialistes Roger Lallemand et Philippe Mahoux, qui constitue un véritable hold-up, un changement de paradigme pour ce pays où le catholicisme constituait encore une force politique réelle, avec ses élus et ses institutions – comme la très influente université catholique de Louvain. Et pourtant – c’est là une autre spécificité belge – les deux camps ne sont pas aussi opposés qu’ils devraient l’être sur la question. Ainsi, c’est même le théologien Pierre de Locht qui prend fait et cause pour l’euthanasie en co-signant un texte avec Roger Lallemand, dans lequel il se prononce pour que « la société s’organise afin de favoriser autant que possible ce que chacun veut faire dans sa vie ». Difficile de faire plus vague, et pourtant, la machine est lancée : en 2022, pas moins de 2 966 actes d’euthanasie ont été officiellement pratiqués, soit une augmentation de presque 10 % par rapport à l’année précédente.
Mais c’est un tournant électoral qui permet au plat pays d’accélérer considérablement les choses : une coalition entre socialistes, libéraux et verts se hisse au gouvernement, reléguant pour la première fois les démocrates- chrétiens dans l’opposition.
L’euthanasie représente actuellement 2,5 % des décès enregistrés sur le territoire, un chiffre en augmentation constante depuis la promulgation de la loi. Car si cette dernière n’a presque pas changé en 20 ans, son champ d’application, lui, bénéficie d’un flou artistique permanent : « En l’état, l’interprétation de la loi, mais aussi son application par les médecins et par la commission de contrôle, est très rapidement extensive et passe d’une euthanasie considérée comme un cas exceptionnel à une espèce de norme, ou en tout cas d’hypothèse parmi d’autres pour la fin de vie », souligne Vanbellingen. Une extensivité presque organique de la loi, qui a produit quelques excès notables, dans une relative indifférence. Dans sa logique retorse, si individuellement un médecin a tout à fait le droit de refuser l’acte d’euthanasie, un établissement de santé – y compris une maison de retraite – ne peut pas refuser qu’un médecin extérieur vienne la pratiquer en son sein. Ce qui signifie en pratique que son personnel soignant est rapidement amené à devoir y participer. « Officiellement, il n’y a pas d’opposition franche entre les « palliativistes » et les pro- euthanasie, souligne Léopold Vanbellingen. Mais le fait que beaucoup d’euthanasies se pratiquent dans des services de soins palliatifs est tout de même mal perçu par de nombreux soignants. »
Une loi à double tranchant
Des médecins qui sont à la fois juges et partie, des institutions complices, et une omerta qui projette son ombre sur tout le système de santé belge. Le progrès bioéthique, ici, a un goût amer. Pour ces familles à qui les euthanasiés imposent parfois cette décision sans aucune concertation préalable (la loi ne l’impose pas), mais aussi pour les médecins impliqués. À ce jour, aucune étude sérieuse n’a évalué l’impact psychologique de cette pratique sur le corps médical. Il laisse pourtant des traces : sans obligation pour le médecin de s’entretenir avec la famille ou les proches du futur euthanasié, la décision lui revient entièrement. La plupart des médecins se retrouvent à les programmer en fin de semaine, histoire d’avoir le week-end pour s’en remettre. Car la spécificité belgo-néerlandaise, et ce qui a permis sans doute la réception positive de la loi tant dans l’opinion publique et dans le monde politique, c’est d’abord que la loi a été faite par les médecins : dès le départ, les promoteurs de la loi, voire les auteurs de la loi, étaient des médecins, et donc au sein des hôpitaux – y compris catholiques.
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L’acte d’euthanasie n’est finalement que l’avant-garde de ce vers quoi tend la médecine moderne, en cours de privatisation, et qui devient un « service » comme un autre. Un service pour lequel le serment d’Hippocrate n’est qu’une vieillerie oubliable. Pourtant, ce qui reste, ce sont bien les familles, déchirées par des choix qui se font parfois dans l’urgence, arbitrairement, et validés par un corps médical dogmatique, qui refuse d’interroger plus avant les tenants philosophiques et sociétaux d’une telle loi. Comme le rappelle le docteur Benoît Beuselinck, oncologue à l’hôpital universitaire de Louvain, ce qui est en jeu est davantage un défi sociétal qu’un défi politique : « À travers la fin de vie, c’est tout l’enjeu philosophique de l’existence qu’il faut interroger. Une maladie grave peut constituer une expérience qui rapproche les familles, les couples. J’ai vu des couples qui se sont disputés pendant des années et qui se réconcilient à travers cette ultime épreuve. La maladie peut aussi apporter de belles choses. »





