Lors de son investiture, Donald Trump le « miraculé » n’a pas manqué d’invoquer Dieu, proposant de son élection une lecture providentielle à laquelle les oreilles américaines ne pouvaient rester insensibles. Quelques heures plus tard, il signait les décrets pour sortir des accords de Paris, en plus de révoquer d’autres mesures écologiques au prétexte que « les États-Unis ne saboteront plus leurs propres industries pendant que la Chine continue de polluer impunément la planète ». Une comparaison rapide, qui ramène la pollution au nombre d’habitants (15 tonnes de CO2 par Américain contre 8 par Chinois), suffit pourtant à condamner le mode de vie américain – et offre paradoxalement à leur messianisme un lieu de déploiement qui serait vraiment salutaire. Mais « intérêt » oblige, l’élu a préféré invoquer le Créateur et défendre les rudiments de la Créature (binarité sexuelle) pour mieux s’asseoir sur la Création.
C’est que le moderne a désintégré cette trinité qui reliait Dieu, l’homme et la nature, magistrale composition qui impliquait pour nous autres humains un certain rapport, fondé essentiellement sur la gratitude, aux deux autres. Les mille gammes de l’idéologie moderne consistent, elles, à inventer continuellement de nouvelles manières de choisir, de bidouiller, d’absolutiser ou d’écarter tel ou tel pôle de cet ordre trinitaire.
Benoît XVI, Bavarois chez qui l’on sent l’influence de l’imaginaire romantique allemand, le répète : la magnificence et l’harmonie de la nature sont les miroirs de l’amour créateur de Dieu
L’Homme au cœur de la Création, anthologie des textes écologiques de Benoît XVI, nous offre justement une voie de ré-ordonnancement intégral. Il n’y est jamais question de littérature scientifique, ni de chiffres ou d’exposés techniques : le Saint-Père, prenant pour point de départ le constat scientifique d’une catastrophe climatique provoquée par l’activité humaine, en expose les causes profondes, d’ordre éthique et moral, et présente quelques pistes pour remédier à ce grand dérèglement, non seulement météorologique ou géologique, mais surtout anthropologique. « L’Église n’est pas seulement engagée à promouvoir la défense de la terre, de l’eau et de l’air, donnés par le Créateur à tous, mais elle se prodigue surtout pour protéger l’homme contre la destruction de lui-même. »
Certes, l’anthologie est un risque éditorial en ce qu’elle tend à sacrifier le scrupule intellectuel aux impératifs commerciaux. C’est souvent montrer quelques pièces d’un trésor qui resterait à déterrer. Cette anthologie d’extraits, aussi qualitative soit-elle, n’échappe pas totalement aux défauts du genre. Outre certaines répétitions, l’inégal intérêt des textes tient ici à des élagages parfois trop sévères, qui ne permettent plus au lecteur de goûter l’impeccable logique argumentative de Benoît XVI dont témoignent les exposés plus fleuves.
Qu’à cela ne tienne : la cinquantaine d’entrées très diverses – il y a des homélies, des lettres, des discours qui traitent de l’eau, de l’agriculture, du tourisme, de l’essence de la technique ou du sens de la Pentecôte, et qui sont destinés tour à tour à des pèlerins, des associations, des ambassadeurs, des moniteurs de ski même – forment au global un merveilleux kaléidoscope de méditations sur la Création, qui frappe par la hauteur et la sûreté de ses vues, la clarté de ses propos, la sagesse infaillible de ses jugements. Du kaléidoscope, ces textes partagent l’enchantement des couleurs provoqué par les jeux de miroirs. Benoît XVI, Bavarois chez qui l’on sent l’influence de l’imaginaire romantique allemand, le répète : la magnificence et l’harmonie de la nature sont les miroirs de l’amour créateur de Dieu, et c’est à travers elles, du moins tant qu’on y prend soin, qu’Il prend réciproquement soin de nous. La nature est le livre qui nous parle de la beauté et de la bonté divines ; son intelligence est le signe de Son existence.
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Précurseur de l’« écologie intégrale », Benoît XVI se fait l’avocat d’une « écologie humaine », à égale distance de l’animalisation de l’homme qui prévaut dans un certain écologisme néo-panthéiste que des délires transhumanistes qui voudraient assujettir l’homme à la technique. Institué jardinier de la Création qu’il avait pour tâcher de faire fructifier, « l’être humain s’est laissé dominer par l’égoïsme, en perdant le sens du mandat divin, et dans sa relation avec la Création, il s’est comporté comme un exploiteur, voulant exercer sur elle une domination absolue. » L’égoïsme, sous les formes du culte de l’argent, du matérialisme éhonté ou du consumérisme débridé : voilà le péché qui nous défigure depuis la Chute et qui désormais dévaste notre commune maison. C’est donc l’humilité qu’il nous faut redécouvrir, et avec elle le sens aigu de notre vocation dans la grammaire divine, qui implique des devoirs envers la nature, et par-là, aussi, envers nos frères. Il y a les pauvres du bout du monde, proies d’un système injuste, et les êtres vulnérables, victimes de l’eugénisme : porteur d’une vue totale, Benoît XVI rappelle que l’ordre de la Création ne sera respecté, et la paix par-là établie, que lorsque la nature humaine et la loi qui en découle le seront également, en l’occurrence la dignité de la personne qui nous demande de nourrir l’affamé, et l’inviolabilité de la vie humaine qui nous enjoint de protéger la vie de ses débuts à son terme naturel. « Le livre de la nature est unique et indivisible », rétorque-t-il aux adeptes des mauvais tris.
Au final, le Saint-Père nous donne ici une magistrale leçon de politique, à même d’éclairer des problématiques nouvelles à l’aune des vérités antiques, de susciter une réaction à court terme en vertu du temps le plus long, de responsabiliser chacune des échelles depuis la personne individuelle jusqu’à la vaste communauté des nations, et d’organiser l’ici-bas en vue de l’au-delà, avec pour « critère d’orientation le bien de tous » en vue du « développement humain intégral ». On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas.






