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Bernard Schlink, Stéphane Barsacq, Guillaume Meurice… : les critiques littéraires d’avril

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25 mai 2026

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CARPE MORTEM
CE QUI RESTE, Bernard Schlink, Gallimard, 208 p., 20 €

« Je vous souhaite encore quelques bonnes semaines », dit le toubib au héros de ce roman, après lui avoir confirmé qu’il mourra bientôt du cancer. Sonné, notre homme se trouve confronté à la question fatale : il lui reste trois mois, comment les occuper au mieux ? Voyager avec sa femme, s’occuper de son fils, lui écrire une lettre à lire quand il aura grandi ? Schlink renouvelle le thème passablement rebattu du compte-à-rebours en y injectant un ingrédient bien trouvé : Monsieur apprend que Madame le trompe, d’où dilemme – à ce stade, lui faire une scène en vaut-il la peine ? Les chapitres courts fonctionnent comme une éphéméride dont on détache les pages, le style sobre, sans relief apparent, a quelque chose de subtil et lancinant, qui fait qu’on est captivé malgré soi. L’ultime interrogation du personnage, sur la noble question de savoir s’il faut épargner à l’épouse le spectacle de sa fin, donne une profondeur sinistre à ce beau petit roman sur la mort et l’adieu. Jérôme Malbert

CHIC MAIS VAIN
LOVE SUPREME, Olivier Cadiot, P.O.L, 182 p., 20€ 

Livre après livre, Cadiot fait du Cadiot : des petites choses ciselées où sourd une vague angoisse métaphysique et une interrogation constamment renouvelée sur les origines de l’inspiration. Ici, encore une fois, l’argument est minimaliste : journal intime d’un locataire qui semble perdre pied peu à peu dans un immeuble condamné à être « augmenté » par un propriétaire mégalomane, et dont le plan change constamment, sorte de Maison des Feuilles version parisienne. On est quelque part entre Georges Perec (pour la tentative d’épuisement d’un lieu, forcément), l’exercice de style quasi-oulipien, et le cauchemar domestique façon « trilogie du voisinage » de Polanski. Divertissant, mais également assez vain, finalement – peut-être à cause d’un style toujours aussi elliptique qui voudrait nous faire passer pour un art de la concision ce qui, à nos yeux, ressemble plutôt à une vague indolence. Marc Obregon

UNE JEUNESSE À L’EST
LES JOURS HEUREUX DE L’ENFANCE, Charlotte Gneuss, Les Argonautes, 250 p., 21€ 

Succès public et critique en Allemagne en 2023, Les Jours heureux de l’enfance est une évocation de la vie à l’Est en 1976, par une romancière née à l’Ouest en 1992. Les petites invraisemblances du récit ont fait l’objet d’une critique d’Ingo Schulze, le célèbre écrivain, qui publie dans la même maison ; la note a fuité, d’où une polémique qui a accru le succès du roman et relancé le débat sur la question de savoir si seuls ceux qui ont vécu un événement sont légitimes à écrire sur lui. Gneuss raconte l’histoire de Karin, 16 ans, dont le petit ami s’évapore lors d’un week-end chez les Tchèques. Les autorités pensent qu’il a émigré – Republikflucht, un délit puni de prison – et se demandent si Karin ne l’a pas aidé, ce qui fait d’elle une Staatsfeind – ennemie de l’État. La force de ce roman écrit avec beaucoup de fraîcheur tient dans le contraste entre la vie d’adolescente de Karin et la présence glacée de la Stasi autour d’elle, qui la projette loin des jeux de son âge, en la privant de sa jeunesse. Bernard Quiriny

TOMBEAU CUBISTE
SAINT MAX, Olivier Rasimi, Actes Sud, 208 p., 19,90 €

La fin tragique du poète Max Jacob, coffré dans sa retraite de Saint-Benoît-sur-Loire par la Gestapo le 24 février 1944, mort de pneumonie à Drancy le 5 mars où il avait été interné sous le numéro 15872, a inspiré en 2017 un beau récit à Lina Lachgar, Arrestation et mort de Max Jacob. Olivier Rasimi fait à son tour du drame le point de départ d’un livre biographique en désordre : on y rencontre le poète dans ses derniers temps à Saint-Benoît où il prie, sert la messe, écrit, s’ennuie, reçoit des visites, puis on remonte le temps, par flashbacks successifs – l’enfance en Bretagne, la grande période montmartroise, les rencontres avec Cocteau, Leiris, Picasso, Dubuffet, Jouhandeau… Exercice d’admiration, évocation biographique, méditation émue sur les dernières années du poète, ce beau petit livre s’achève comme il se doit sur sa tombe, au cimetière de Saint-Benoît. À moins qu’il sommeille en fait, comme dit joliment la dernière phrase, dans « le seul vrai tombeau qu’est le cœur des vivants ». BQ

Lire aussi : Jon Fosse, Chateaureynaud, Clara Boussion… : les critiques littéraires d’avril

BRILLE DANS LE NOIR
POST MORTEM, Albert Caraco, Allia, 128 p., 7€50 

Caraco, ce Cioran en moins drôle, mais tout aussi sombre et culte, n’est connu que par un cercle de happy few plutôt sad. Post Mortem, l’un de ses livres les plus connus, devenu presque introuvable, est republié aujourd’hui par Allia. Parfaite porte d’entrée dans son œuvre à la radicalité et la noirceur singulières, Caraco, qui se suicidera à la mort de son père, compose ici sur la mort de sa mère avec le ton acide et cynique qui le caractérise. « Je me demande si je l’aime et je suis forcé de répondre : Non, (…), elle m’a mis au monde et j’ai fait profession de haïr le monde. » Avec des paragraphes d’un classicisme pur comme une lame de rasoir où il développe sa misanthropie clinique et un hommage paradoxal à sa génitrice, on hésite toujours à trouver Caraco terrible ou grotesque, lucide ou délirant, mais on savoure quoi qu’il en soit sa prose unique comme un exercice de style étincelant au milieu des ténèbres. À lire pour vous laver l’esprit après avoir été exposé à trop de sous-culture « feel good ». Romaric Sangars

L’ART POUR VOIE SACRÉE
DE L’UNIVERS VISIBLE ET INVISIBLE, Stéphane Barsacq, Le Passeur, 288 p., 17€  

Stéphane Barsacq tient tout ensemble : le visible comme l’invisible, mais surtout, à leur jonction : l’art, dont il restitue l’enjeu et l’ampleur avec force, en une époque de décomposition. À rebours des pensums et des thèses universitaires, l’écrivain propose au lecteur une promenade érudite, sensible et charmante, mais à flancs de falaise, pour embrasser à nouveau l’entièreté du panorama, des préhistoriques aux post-modernes en passant par les Grecs et le sacré, en alternant citations, souvenirs personnels et réflexions originales. Lui qui fut élevé dans le culte de l’art et la proximité des grands, envisage la question esthétique sous la forme de conversations infinies et de liens concrets plutôt qu’à l’amphithéâtre ou au musée. Sa manière fragmentaire varie entre l’essai méditatif, le journal et la collection d’éloges, autant d’approches indirectes d’une seule transcendance ; autant d’aperçus subtils et de remarques fondamentales essaimés sur le chemin d’une vie illuminée par l’art. RS

CHRONIQUES TERMINALES
 UNE FIN DU MONDE SANS IMPORTANCE III, Xavier Eman, La Nouvelle Librairie, 222 p., 14€90 

La chronique de Xavier Eman est connue des lecteurs d’Éléments et au-delà : ce rendez-vous rituel venge de la bêtise ambiante comme une homéopathie caustique. Ce troisième volume couvre notamment l’ère du Covid, moment propice à nourrir l’imagination de l’auteur, qui aime faire ressortir l’absurde, la mauvaise foi et l’incohérence de ses personnages dont la galerie est très variée, puisqu’il ne s’agit pas tant d’attaquer un conformisme en particulier ou un genre d’hypocrisie, en ciblant toujours le même camp, mais de viser large. C’est par là qu’Eman est universel, contempteur général et moraliste à l’ancienne et non un simple satiriste partisan. Avec un ton pince-sans-rire, du sarcasme implicite, un étonnement désabusé, il croque des scènes pour piéger des attitudes, en passant du beauf au bobo, du progressiste cosmopolite au militant identitaire, de néo-rural anonyme à un double de Thierry Ardisson, avec un souci d’inclusivité remarquable et un sens aigu de la situation. Aussi divertissant que thérapeutique. RS

SOUS LES TOITS DE PARIS
LA CHAMBRE DE BONNE, Matthieu Pieyre, Arléa, 208 p., 18€ 

Récit autobiographique sur ses jeunes années d’étudiant à Sciences-Po, La Chambre de bonne est aussi et surtout une réflexion sur la littérature, sur ce qui fait littérature. Un Voyage autour de ma chambre en forme de méditation mélancolique : ici l’espace minimaliste des chambres de bonne parisiennes – malheureusement en voie de disparition – sert à l’auteur pour cristalliser, davantage que des souvenirs, toute la source vive de son désir d’écrire – qui est avant tout un désir d’habiter à nouveau son propre passé, mais aussi de ranimer tout un sillage d’influences et de pâmoisons romanesques. Dans un style élégant, avec une précision touchante dans la peinture des sentiments et dans le portrait de son voisinage avec qui il entretenait des affinités tout à fait électives, Matthieu Piyere convoque également une époque révolue, pas si lointaine (l’année 1986) mais qui prend sous sa plume une patine quasi-dix-neuvièmiste. MO

MARTINE CHEZ LES ORQUES
S’ENTENDRE, Guillaume Meurice, Les Arènes, 306 p., 20 €

Parmi les chroniqueurs radio ou télé que l’édition française essaie de nous faire passer pour des écrivains afin d’exploiter une notoriété déjà acquise et s’épargner un plan com’, on trouve aussi le chef de la petite bande de Radio Nova : Guillaume Meurice. On découvre un mort sur une plage espagnole alors que les attaques d’orques sur les bateaux du coin sont devenues régulières ; le mort se révèle être un défenseur des animaux en question, ce qui réjouit les pécheurs assoiffés de vengeance ; Roxane, une jeune française fascinée par les orques depuis son enfance entreprend une enquête. Le roman est du niveau d’un dessin animé produit par WWF pour sensibiliser les écoles primaires. Chiant et linéaire, il est quand même mal construit, comme péniblement élaboré au fil de la plume, et son style est évidemment aussi régressif que son propos. Avec ses moyens très limités, Guillaume Meurice essaie de fabriquer une fable morale animaliste. Mais les cétacés – et les lecteurs – méritent tout de même mieux. RS

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