Ce n’est pas donné à tout le monde d’inventer un saint. « Pas un saint, plutôt la légende d’un saint… », s’amuse Bertrand de Beaugrenier. Tout pétri de malice qu’il soit, l’homme n’a pas envie de marcher sur les plates-bandes du Vatican. Pourtant, il n’est pas peu fier de son invention : un calembour, mais aussi un mantra qui lui aura permis de gravir les échelons, et de se « faire » presque tout seul, à une époque où la France permettait encore des trajets exemplaires. Une France qui ne croulait pas sous les normes, sous les process pesants comme du mâchefer, sous les réglementations cannibales qui tuent dans l’œuf les ambitions entrepreneuriales. « Regardez, voici une authentique médaille de saint Plifier, frappée par mes soins ! »
Ravi de sa blague, mais tout de même sérieux car le saint parle aussi d’une autre France, celle d’avant la guillotine réglementaire. Une France des Trente Glorieuses à laquelle notre homme fait viscéralement penser : sa silhouette, son port de tête, son rire communicatif témoignent d’un pays plus libre et plus serein – plus volontaire aussi que cette France actuelle devenue succursale des banques mondiales et inféodée aux intérêts occultes. Fils de militaire, Bertrand de Beaugrenier a gardé de son père une stature imposante mais n’a pas oublié pour autant son sens de l’humour. À commencer sur lui-même : « Je suis né en Allemagne. Mes premiers souvenirs sont assez flous… en fait, le premier évènement marquant, c’est probablement mon diplôme de maître-nageur. Je l’ai obtenu à 2 ans en survivant à une noyade dans le lac de Constance ! » Ainsi, par une drôle de chiquenaude divine, le petit Bertrand échappe au pire. Et en tire sûrement ce féroce appétit de vivre qui lui tient au corps. Pour autant, malgré l’exemple paternel, le jeune homme n’aura pas la vocation militaire. Il faut dire qu’à l’époque où son père est officier, la guerre d’Algérie fait rage, divise les rangs de la Grande Muette… « Au départ, tempère l’homme d’affaires, j’ai quand même essayé, puisque j’ai fait ma préparation militaire supérieure. Je suis sorti en liste 1. Mais les règles avaient changé, les gars qui étaient en liste 1 ne commençaient pas sous-lieutenants, mais aspirants. La seule différence, de taille, c’est qu’ils n’étaient pas payés. Comme j’étais fiancé, je suis parti en coopération… »
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Beaugrenier troque donc le char d’assaut contre un vélo Solex qui lui permet de se rendre chez Robert de Balkany, promoteur immobilier d’origine hongroise où il commence une activité de conseil. Et apprend les rouages du métier : « C’est là que j’ai découvert toute la subtilité de l’immobilier et de la fiscalité. J’ai compris que pour être agressif dans la vente, il fallait fabriquer de bons produits en découpant des immeubles achetés en bloc. » Ce qui permettra à l’homme de mettre le pied à l’étrier, à une époque où l’immobilier est encore une jungle. La machine est lancée, à tel point que Bertrand refuse de reprendre une plantation familiale de sisal à Madagascar : « Devenir le fossoyeur d’une affaire de famille, très peu pour moi. Surtout sur une île où ça commençait à parler un peu trop russe pour moi ». À son retour de l’île, lui et ses partenaires multiplient les opérations, achètent de nombreux immeubles qui étaient sous la loi de 1948 – et parviennent à capitaliser leurs actifs.
Mais sa vision va plus loin : dès 1993, il se lance dans un chantier pharaonique avec l’achat du Château du Mesnil-Voysin, à 35 km de Paris. Face aux lourdeurs administratives, il deviendra même un hors-la-loi. Depuis 32 ans avec une équipe de huit compagnons, il poursuit la très lourde restauration du château et en fait un lieu de vie, un carrefour de rencontre. Aujourd’hui, Bertrand de Beaugrenier porte sur l’état du pays un regard lucide mais pas désespéré : « La France est comme paralysée. Tous les projets immobiliers sont stoppés, on dirait que tout le monde retient son souffle, en attendant le Saint Esprit, peut-être… Mais il ne faut pas perdre espoir. La vie est un miracle permanent. »





