« Quand des jeunes me croisent à Paris, ils m’appellent Jésus… ou Dark Vador. » C’est ainsi que se présente le père Will Conquer, hilare. Il faut dire qu’il en impose, dans sa soutane impeccable : athlétique, affichant une trentaine éclatante, avec son visage à la beauté antique, Will Conquer est un personnage bigger than life. L’œil acéré, il détaille chaque chose, chaque visage, et son esprit ne semble jamais en repos. Un père intranquille qui ne relâche jamais son attention. Soit à peu près l’inverse de ces curés neurasthéniques qu’on voit roupiller pendant la messe sous leur crosse épiscopale. « C’est tout le drame d’une époque où l’Église chrétienne s’est auto-confinée, regrette le père Conquer – et une ombre passe immédiatement sur son visage à cette évocation. À force de s’embastiller, les prêtres sont devenus une chose rare dans la rue. Ça ne devrait pas être le cas. Nous sommes faits au contraire pour aller au-devant des gens, nous devons redevenir un ciment social. Heureusement, la France se réveille… »
Avec lui, nul doute que la vie spirituelle reprend du galon. Le destin de Will Conquer est à lui seul une leçon d’espérance. Voilà un jeune homme franco-américain, élevé dans une famille aisée de la vallée de Chevreuse et à qui tout semble sourire lorsqu’il a 20 ans : carrière d’avocat, fiancée, groupe d’amis solide… Il a fallu un simple voyage à Calcutta pour que tout change du jour au lendemain : « J’ai fait l’expérience dont parle l’épître aux Philippiens, cette expérience radicale de la pauvreté qui transforme tout homme en Christ. » Lorsqu’il rentre en France, Will est tombé dans ce monde parallèle, si loin et si proche du nôtre, qu’on appelle la vie sacerdotale. Reste à annoncer la nouvelle à ses proches… et surtout à sa fiancée, venue d’Amérique latine pour s’installer avec lui. « Heureusement, elle avait compris, soupire Will, le regard lointain, perdu dans ses jeunes années. Peut-être avant moi d’ailleurs… »
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Car Will se questionne. On n’entre pas en chrétienté de façon aussi radicale sans connaître ces assauts du diable qu’on appelle le désespoir et le doute. Comme un personnage de film, le jeune homme se rend à la frontière du Népal et du Bhoutan, il a besoin de s’exiler pour savoir s’il fait le bon choix. « Là encore, dit-il, Dieu s’est présenté sur mon chemin. Humblement. C’était dans une petite église catholique sur les contreforts de l’Himalaya, complètement improbable dans cette région. » C’est peut-être la raison pour laquelle le père Conquer se dirigera naturellement vers l’Asie pour sa mission : « L’Asie est la région du globe la moins christianisée. Sans parler du Cambodge, où encore récemment seul 1% de la population se disait chrétienne. Il faut mettre ça sur le compte du communisme, mais pas seulement. Le Cambodge est connu pour ça, on a des récits très détaillés de missionnaires qui évoquent leurs échecs successifs dans la région ». Mission impossible ? Pas pour Will Conquer : « La mission, c’est l’essence même du christianisme. »
Pour me convaincre, Will décide de m’emmener au siège de la Société des Missions étrangères*. Nous traversons la rue de Varenne en pleine crise politique. Une foule de journalistes sont massés devant Matignon en attendant la fumée blanche. « Nous voulons le Christ Roi ! », scande Will discrètement en direction des CRS, sourire aux lèvres, ravi de sa blague potache. Une fois à la mission, son ton change. Dans la chapelle, il me montre les objets qui ont fait l’histoire de la mission – chasubles, missels, et même ce pilori khmer, le damneng, qui a fait trépasser une poignée de missionnaires…
Doute-t-il encore, au cœur de Sihanoukville où il officie, sorte de Macao local, véritable lupanar à ciel ouvert où la misère et le vice s’entrelacent sans relâche ? « Je ne doute plus, au contraire la présence du Mal chaque jour me raffermit dans ma Foi. » Et à le voir s’éloigner dans les rues, avec sa silhouette comme un pilier qui soutient le ciel, on le sent effectivement partout en ses terres. Puisqu’ici, tout appartient au Roi de ce monde.





