On connaissait Lafourcade pamphlétaire exquis et romancier puissant (L’Ivraie avait d’ailleurs reçu le prix kamikaze de L’Incorrect en 2019), on le savait enragé, volubile, brillant, avec un petit penchant pour la critique-massacre (La Littérature à balles réelles en 2020), mais cette reprise d’un livre de 2011 épuré et corrigé nous le montre apte aussi au dépouillement mystique, et c’est par cette voie qu’il rallie des sommets bernanosiens. C’est que ce petit roman a priori austère et noir se révèle authentiquement vertigineux. Un abbé rassemble deux récits, celui d’un étudiant et celui d’un surveillant intercalés aux siens, afin de reconstituer le drame qui, quelques années plus tôt, coûta la vie à des adolescents du village de Saint-Marsan, liés au collège catholique où il vit sa vocation avec une intransigeance anachronique (« Puisque nous serons haïs pour ce que nous sommes, affirme-t-il au sujet des chrétiens, ne soyons pas méprisés pour avoir renoncé à l’être. »)
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Autour d’une statue retrouvée d’un portement de croix se noue une intrigue aux leviers épars et qui finit par atteindre tout le microcosme d’un village béarnais. Dépassant l’allégorie, Lafourcade ose le surnaturel, avec une subtilité et une crédibilité confondantes. C’est qu’avec la statue, c’est toute une protestation métaphysique contre le monde moderne et apostat qui surgit au milieu du village, entraînant une lutte invisible acharnée : car « Il n’y a guère que le Mal et la sainteté. Rien n’existe entre ces deux excès. » Méditant sur le lien existant entre l’art, Dieu et la mort, Lafourcade diagnostique un même symptôme démoniaque dans le rejet contemporain des trois, qu’il développe dans des méditations fulgurantes. Ses figures de prêtres habités côtoient des jeunes hommes inquiets vacillant sans cesse, des brutes émergeant de l’ombre quelques instants, des progressistes radieux qui s’avèrent les plus maléfiques… Cette parabole définitive est un chef-d’œuvre.
« Une force me commandait de l’écrire »
Intrigué par la genèse du Portement, Romaric Sangars a échangé avec Bruno Lafourcade par messagerie numérique. Il a bien voulu que soient rendues publiques les lignes qui suivent où l’auteur témoigne de la dimension providentielle de ce livre sur les nécessités invisibles.
« J’ai été poussé vers ce roman, depuis l’âge de dix-huit ans, par une autre volonté que la mienne. Je peux dire que je n’ai même écrit que pour l’écrire. Une fois terminé, je pourrais reprendre une vie normale, c’est-à-dire, dans mon cas, chaotique. J’ai attendu d’avoir trente ans, de savoir composer une phrase propre et de mener une vie moins décousue, pour me lancer dans cette entreprise. J’ai terminé le manuscrit pendant l’été 1999. Il comptait mille pages. Je ne voulais pas le publier, ni continuer à écrire : tout ce que l’on avait voulu que je dise (sur la fin du catholicisme, de l’art et de mon pays) était dit. Mais ma vanité a été la plus forte : dix ans plus tard, comme je possédais mieux ma phrase, j’ai réécrit ce roman, je l’ai raccourci une première fois, puis une deuxième, et je l’ai montré à un petit éditeur, qui l’a pris. Un jour, je l’ai relu et j’ai découvert qu’il était encore encombré de réflexions qui freinaient l’action ; et que ma phrase était pompeuse. Je l’ai donc réécrit entièrement l’an dernier : l’intrigue est restée exactement la même, avec ses personnages, sa structure, ses rebondissements, ses crimes, mais son style a changé, je l’ai simplifié, et j’ai réduit le plus possible tout ce qui empêchait l’histoire de se développer – il en est ressorti un roman de deux cents pages, sobre et sombre, exactement ce que je souhaitais qu’il fût, quand, adolescent, une force me commandait de l’écrire. Et, comme la première fois, c’est la vanité qui me pousse à le publier. »

Jean-Dézert, 204 p., 17 €





