Calomnié et conspué : Virgil Gheorghiu

 

peut-on imaginer destin plus symptomatique du XXe siècle que celui de Virgil Gheorghiu, écrivain et mystique, sinon celui de Soljenitsyne ?

 

Comparer l’œuvre des deux écrivains n’est pas notre tâche. Il convient toutefois de noter que La vingt-cinquième heure, le roman qui fera la notoriété mondiale de Virgil Gheorghiu, a été publié treize ans avant Une journée d’Ivan Denissovitch. Est-ce sa roumanité qui l’a ravalé au rang d’écrivain de seconde zone, faisant de lui un de ces êtres sous-développés comme le héros de son roman,Les sacrifiés du Danube, vient en étudier en Bulgarie à partir de 1945, pour le compte des Etats-Unis ? « Quand la commission américaine avait refusé à Gheorghiu et sa femme un visa d’émigration pour les Etats-Unis, elle leur avait donné comme motif qu’ils appartenaient à une race inférieure », écrit Thierry Gillyboeuf qui vient de publier une brève biographie de l’écrivain roumain aux éditions de la Différence. C’était à la fin des années 1950.

 

Virgil Gheorghiu, une vie d’errance

En 1944, Virgil Gheorghiu était attaché culturel à Zagreb quand il apprit que les Soviétiques, dont il avait observé de très près les exactions en Bessarabie quelques années plus tôt, alors qu’il était reporter (ce qui lui ferait appeler l’Allemagne à la rescousse et lui vaudrait plus tard l’opprobre qui continue de salir son nom), avaient envahi le royaume de Roumanie. Sa femme et lui refusèrent de rentrer en Roumanie. Ils n’y remettraient jamais les pieds. D’abord assignés à résidence, ils se rendent à Vienne à bord d’un train blindé. Ils sont envoyés dans les Alpes autrichiennes, puis évacués au cœur des Monts Métallifères. Ils fuient encore l’invasion russe en compagnie d’un bagnard polonais. Persuadés d’avoir arrêté le roi et la reine de Roumanie, les Américains les interpellent. Un officier américain d’origine roumaine leur sauve la mise et ils sont envoyés à Weimar. Peu après, on les arrête « automatiquement », pour ce qu’ils sont roumains, donc ennemis des Russes alliés aux Américains. Ils sont transférés de camp en camp dans la zone américaine. Cela dure un an et demi.

Ils n’ont alors aucune nouvelle l’un de l’autre, aucun des deux ne sait si l’autre vit encore. Vingt mois d’incarcération sans interrogatoire, sans raison. Virgil Gheorghiu connaîtra quatorze camps et les passages à tabac des soldats américains. Sa femme, passée par dix camps, sera libérée au printemps 1947. Puis, il est libéré « automatiquement » (cette absurdité de l’administration inhumaine qu’il n’aura de cesse de dénoncer). Ils sont en Allemagne. Il étudie. Ils vivent comme des miséreux, ils ne peuvent quitter l’Allemagne.. Il manque perdre la vue à cause de la sous-alimentation. Désespérés, ils décident de se défenestrer. Mais il apprend qu’on recrute des hommes pour abattre des arbres au Canada. Ils tentent leur chance. Sa femme est recrutée, pas lui. C’est un « intellectuel ». Il échoue de même auprès d’une commission américaine. Ils veulent partir vers le Nord mais craignent d’être livrés aux Soviétiques. Ils passent en Suisse d’où ils sont refoulés pour n’avoir pas de compte en banque. Ils n’ont plus de logement. Ils veulent passer en France. Ils parviennent à y entrer près de Bitche au cours de l’été 1948, « grâce à la complicité d’un gendarme français qui ferme les yeux. »

Puis, ils se rendent à Paris à pied et clandestinement. L’église roumaine leur vient en aide et leur trouve un logement. Là, ils retrouvent quelques Roumains en exil, dont Mircea Eliade à qui Virgil Gheorghiu fait lire le manuscrit de La vingt-cinquième heurequ’il vient d’achever. Il a 32 ans. Il va connaître un succès incroyable, qui sera vite terni par la jalousie de sa traductrice Monica Lovinescu. Celle-ci ne supporte pas que l’écrivain roumain ait vendu un million d’exemplaires de son livre sans toucher une part de ses royalties. Elle a pourtant été payée pour son travail de traduction, selon les termes du contrat qui fut signé avec les éditions Plon.Elle perd d’ailleurs le procès qu’elle lui intente. Mais jusqu’à sa mort elle le poursuivra de sa haine et c’est elle qui est à l’origine des calomnies et des diffamations qui ont si bien terni la réputation de l’écrivain que, même au lendemain de sa mort, les chroniqueurs littéraires ont continué de souiller son nom et qu’il ne connaîtra jamais plus le succès qu’il a connu avec son premier roman publié en France dont il a d’ailleurs été exclus du paysage littéraire, comme un être sous-développé que les humanistes et existentialistes n’ont probablement jamais cessé de penser qu’il était.

 

Le destin de l’écrivain à l’époque moderne et le prix de la droiture

Pourquoi reparler aujourd’hui de Virgil Gheorghiu ? Parce qu’il incarne le destin de l’écrivain à l’époque moderne. Parce que les Sartre qui se sont compromis avec les pires idéologies et qui s’achètent une conscience à bon prix en accablant un écrivain déporté, dont la nation a été prise dans l’étau du communisme et du nazisme, sont toujours bien vivants et bien portants en France. Parce que les Gabriel Marcel qui crachent sur un écrivain qu’ils préfaçaient hier afin de garder sauves leurs réputations et sans chercher à savoir d’où naît la rumeur ; parce que les Monica Lovinescu dont la vie tout entière ne tient qu’à une haine ; ces êtres-là hantent toujours notre monde. Et la meute se déchaîne avec toujours autant de rapidité aveugle. Calomnies, jalousies, assassinats intellectuels et mauvaise foi : nous n’en avons pas fini avec cela.

Et parce que, ce que l’on pardonne probablement le moins à Virgil Gheorghiu, est d’avoir dénoncé l’ignominie du régime communiste, sa froideur destructrice et effroyable, à l’époque où tant de nos intellectuels en charentaise chantaient la gloire du parti. Parce qu’on ne peut lui pardonner d’avoir appelé, comme la plupart de ses compatriotes, l’Allemagne à les libérer des Soviétiques qui écrasaient les populations de Bessarabie en 1941. Virgil Gheorghiu a été traité d’antisémite, bien qu’il eût une épouse juive. Gheorghiu s’est opposé à la Garde de Fer en travaillant en 1937 pour les Scouts du roi dont le but était de contrer l’influence grandissante de la Garde de Fer. Quand, à l’instigation d’Hitler, celle-ci fera assassiner Armand C?linescu, le jeune Gheorghiu, qui avait vingt-trois ans, s’empressera d’écrire « des vers incendiaires, contre le crime, contre la tyrannie, contre la violence, contre le complot des bandes armées », selon ses propres mots. Tous les exemplaires de son recueil de poèmes furent brûlés Aux Galeries Lafayette ; il manqua d’être assassiné par un membre de la Garde de Fer, qui pointa son pistolet sur lui, ne devant la vie sauve qu’à l’intervention providentielle de son éditeur.

Avoir fait de Virgil Gheorghiu un écrivain proto nazi, n’a tenu que parce qu’à une certaine époque, un certain milieu intellectuel qui faisait régner la terreur, n’admettait que quiconque combatte le communisme sans le soupçonner de soutenir le camp adverse. Ce qui fait de Virgil Gheorghiu un écrivain de grande importance, c’est qu’il a dévoilé par la littérature le caractère inhumain des idéologies modernes en lesquelles l’individu n’a nulle utilité sinon celle d’être mis au service du grand tout. Les sacrifiés du Danube (réédité par la Différence) illustre cette logique froide qu’explique l’ambassadeur Pilate au professeur Joseph Martin. Selon l’ambassadeur, c’est un enfantillage que de vouloir sauver des individus au mépris des lois, même jugées ineptes.

 

Une œuvre utile pour défier  les idéologies totalitaires

« Toute action individuelle est stupide et illogique. Votre activité n’a aucun sens. Pour accomplir une grande œuvre, digne d’un homme, nous devons sauver tous les Bulgares. Le reste est sans valeur. Que signifie sauver trente, trois cents ou trois mille Bulgares ? C’est toute la nation qu’il faut sauver. » Gheorghiu a dénoncé la froideur inhumaine des idéologies communiste, nazie, mais aussi américaine : « L’Amérique a créé la civilisation technologique du XXe siècle sur le modèle des usines Ford et de la General Motors. Tous les hommes civilisés, tous les citoyens de cette civilisation, sont des pièces sociales. Des pièces remplaçables et interchangeables. […] Mais dans son expansion sur la planète, l’Amérique rencontre des « gens non civilisés », des êtres humains qui sont des personnes, c’est-à-dire qui ne sont pas une partie d’un tout, chacun d’eux étant lui-même un tout. […] Ces êtres humains doivent absolument devenir des unités standardisées… », a-t-il écrit dans L’Œil américain publié en 1972.

Enfin, chose incroyable à nos oreilles d’hommes modernes, l’écrivain Virgil Gheorghiu, celui qui, à 18 ans, était déjà l’un des poètes les plus célèbres de son pays, fut ordonné prêtre de l’église orthodoxe roumaine à Paris en 1963 et patriarche roumain trois ans plus tard. En mai 1968, après avoir été violemment agressé à Nanterre par des étudiants dont l’un arracha sa croix pectorale, il dit : « J’ai une infinité d’ennemis. Des milliers d’hommes m’ont fait mal dans la chair et dans l’esprit. Je ne les hais pas. Aimer ses ennemis c’est plus glorieux que de mourir martyr. »

Qui entendra ce cri d’un des plus grands témoins des temps modernes ?

 

Critique

mfalcone@lincorrect.org

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