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Ceux qui abreuvent : à la rencontre des viticulteurs de Roquebrun

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Publié le

15 septembre 2025

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La France travaille encore. La France remue encore sous son sarcophage de contritions et de technocratisme. La France respire encore en ses terroirs, et elle transpire encore ses produits d’exception, aidée par ceux qui ont voué leur corps et leur âme à la terre. Cet été, L’Incorrect s’est rendu auprès des viticulteurs de la petite commune de Roquebrun, au cœur de l’arrière-pays biterrois, cachée dans les hauteurs qui s’étendent aux portes du parc régional du Languedoc. Afin de prendre le pouls d’une profession qui trime, mais qui voue encore à sa noble tâche une passion authentique et sans concession. La preuve : pour quelques-uns d’entre eux, embrasser la carrière de viticulteur s’est fait au terme d’un changement de parcours radical.
© Benjamin de Diesbach

« Vous savez ce qu’elle a dit hier à la radio ? Que la rentabilité des agriculteurs ne la concernait pas. Ni plus, ni moins. »Le silence se fait dans la voiture. On aurait bien envie de rigoler, mais ça ne vient pas naturellement. « Elle », c’est Sandrine Rousseau, la passionaria des écolos qui s’amuse régulièrement à faire grincer les dents de tout ce que la France compte de mangeurs de saucisson, de patriarches réprouvés, de dissidents de la dernière heure… et d’agriculteurs. Sans se rendre compte du mal qu’elle fait, car à l’autre bout du buzz, il y a des travailleurs qui l’écoutent se moquer de leur labeur sans pouvoir lui répondre. « À ce niveau de mépris, c’est presque du trollage, en fait », constate amèrement Jean-Baptiste. « On aimerait en rire, mais en fait c’est vraiment dégueulasse de dire ça », concède Benoît en jetant un regard amer sur les nuages qui dérivent placidement, ancrés dans le bleu du ciel héraultais, et qui font planer leurs ombres sur les terrasses et sur ces fameux coteaux où s’épanouissent lentement les vignes – objets de toute leur attention, de toute leur sueur, de toutes leurs angoisses aussi.

Non, décidément, rires et moqueries ne viennent pas facilement aux trois viticulteurs. Il y a Jean-Baptiste, jeune homme sec taillé comme une brindille, mais qui semble couvrir quelques braises intérieures et vivre à une autre fréquence, plus rapide, le genre de type qui ne s’arrête jamais – à moins d’être mort, et encore. Il y a Benoît, un autre enfant du pays, dégaine d’aimable boy-scout mais qui fait grimper sa bagnole entre les coteaux comme un bolide tout droit sorti de Mad Max. Et il y a Valentin, un vrai « étranger » celui-là ; puisqu’il a l’outrecuidance de venir de Nantes. « C’est pas bien grave, botte-t-il en touche, de toute façon à Roquebrun, vous êtes un étranger même si vous venez de l’autre côté de la vallée, à deux bornes d’ici. » Et puis, les trois hommes l’ont appris à leur avantage, le métier de viticulteur est un sésame dans le cœur des hommes et des femmes qui sont restés ici, sentinelles dans leurs maisons perchées. Un peu comme cette tour de guet carolingienne, tournée vers les Pyrénées – elle semble attendre quelque menace lointaine qui ne viendrait jamais mais dont on pressent l’imminence terrible.

© Benjamin de Diesbach

Il faut dire qu’ici, presque toutes les cultures ont été abandonnées : les châtaigniers, les oliviers, les cerisiers dont on trouve encore des traces ont été lentement délaissés faute d’être rentables. Alors la vigne, c’est tout ce qui reste à la région pour faire briller son terroir. « Ici, les viticulteurs sont respectés, ils font direct partie de la famille, continue Valentin. Parce que les gens du pays savent, peut-être, qu’il faut être fou, ou au moins sacrément courageux, pour s’engager dans ce métier. » Il faut dire que leur profession n’a jamais été aussi menacée. La consommation de vin des Français a baissé drastiquement – elle a diminué d’environ 60 à 70% par adulte depuis les années 1960. Un Français consommait alors environ 125 litres de vin par an?; en 2025, la moyenne est tombée à 36 litres par an… Le vin, cette boisson sociale par excellence, élue des grandes tablées et des festins familiaux qui tracent leur sillage loin dans les torpeurs dominicales, supporte mal l’hygiénisme et l’individualisme qui font rage dans nos grandes villes. Ces grandes villes où l’on préfère désormais se saouler gentiment aux ignobles IPA que tout le monde s’arrache – ultime arnaque de la Perfide Albion, mais c’est un autre sujet. Une concurrence qui met à mal la profession, sans compter les orages de grêle qui ont foutu en l’air la dernière saison – et l’hostilité douanière des États-Unis qui fait planer sur l’avenir un gros nimbus d’incertitude.

Labeur paysan

Si les trois hommes s’en tirent et gardent la tête haute, c’est parce qu’ils ne craignent pas la fatigue : outre leurs vignes et la gestion de leur coopérative, ils assurent également certaines tâches agricoles externes pour quelques producteurs du coin. Un deuxième boulot qui relève autant de l’entraide que de l’intéressement. « Au mieux, on fait des semaines de 72 heures, estime Jean-Baptiste. On s’accorde nos week-ends, mais même là, il y a toujours une bonne raison de se mettre devant l’ordinateur pour finir les tâches administratives. » 72 heures ? Dont une bonne cinquantaine à conduire un tracteur viticole en milieu hostile, avec le risque constant de verser sur le côté – ces machines sont d’une légèreté redoutable, compte tenu des terrains abrupts où on doit les faire évoluer. De novembre à mars, période de dormance des vignes, c’est un peu plus calme… un peu seulement. Une semaine de boulot peut baisser à 60 heures, mais guère plus. Car lorsque les vignes prennent leur repos, il faut tailler les ceps, un acte crucial puisqu’il s’agit avant tout d’orienter toute l’énergie de la vigne vers la croissance de ses bourgeons. La taille, c’est un travail de patience, long et ingrat, puisque le résultat dort sous les frimas. Et puis, il y a tous les à-côtés : l’entretien, la lutte contre les maladies des vignes et les ravageurs, sans oublier le palissage – une étape tout aussi cruciale qui consiste à maintenir les ceps avec du fil de fer, afin d’assurer leur bon développement.

© Benjamin de Diesbach

Sacrebleu ! Avec nos vies de citadins habitués à l’absentéisme et au télétravail (voir à la télé-absence), on écarquille un peu les yeux devant cette multitude de tâches, devant cette abnégation, devant ce qui ressemble bien à un sacrifice de soi perpétuel. Pourtant, nos trois hommes ne se plaignent pas. Ils refusent le dolorisme et encore plus la pleurnicherie. Ils le refusent d’autant plus qu’ils ont choisi leur métier, parce qu’ils l’ont dans les tripes. Ce n’est pas une blague ou une formule de dire que le sang des vignes coule dans leurs veines. Ça se voit. Des vignes, ils ont pris l’ardeur, la souplesse, mais aussi une forme d’ancienneté au regard, comme si c’était la vieille terre schisteuse d’ici qui parlait à travers eux, comme si c’était le vent d’acier d’ici, ce vent qui démêle les feuillages et qui s’enroule vers les hauteurs, avec ses trilles sauvages et ses hoquets d’argile. Le métier, parfois, ça leur est même tombé dessus comme une véritable épiphanie.

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C’est le cas pour Jean-Baptiste qui se destinait plutôt à une carrière dans la banque, mais il a lâché ses études presque en plein milieu. « Vous savez, je n’ai pas lâché cette voie par manque de sens, comme on aimerait probablement le croire – le fameux cliché du manque de sens qui pousserait les gens à s’installer dans le coin. Il faut arrêter de mépriser les banquiers ; d’ailleurs, sans eux, on n’aurait jamais pu emprunter de quoi acheter nos parcelles. Il y a encore quelques banquiers méritants, qui veulent vraiment aider les agriculteurs. » Non, si Jean-Baptiste a pris un virage à 180 degrés, c’est plus par peur de regretter. Regretter cette terre qu’il avait en lui, cette envie de lui rendre hommage, en faisant mûrir les fruits les plus sacrés qu’elle porte : son raisin. Ces grappes d’or pur qui poussent sur les contreforts de la vallée de l’Orb, derrière la commune de Roquebrun, à l’abri des touristes qui circulent sur les sentiers à l’ombre, hébétés de chaleur. « Ces vignes, il faut aller les chercher ! », reconnaît Benoît en riant, regard toujours clair et transparent, comme s’il voyait littéralement ses précieux ceps aux rayons X, avec la sève qui coule dedans par pulsations pleines et régulières. Benoît, il a le regard clair comme les idées, et il conduit sa Peugeot 208 comme un tracteur. « Il faudra que je pense à envoyer un message à Peugeot pour les féliciter pour leurs voitures tout-terrain », dit-il ravi comme un gosse alors qu’il se taille littéralement un chemin dans les halliers touffus. Et il faut dire qu’il pousse son véhicule dans ses derniers retranchements, pendant qu’il nous « emmène là-haut », là où il possède deux hectares de ses plus belles vignes.

Prise d’altitude

La 208 cahote, le pampre nous fouette à travers les vitres ouvertes, la poussière s’accumule autour de nous, une poussière rouge et brune, torréfiée par la chaleur – et on arrive enfin tout en haut. Ici, nous sommes sur les vignes de Benoît. Jean-Baptiste se moque gentiment de sa taille – c’est la coutume ici, entre viticulteurs, la taille est perçue comme une signature. En un coup d’œil, à la façon dont les ceps ont été rabotés, on peut déterminer le nom du viticulteur. Pourtant, la difficulté à monter jusqu’ici, à venir tailler et entretenir des pieds de vigne sur ces contreforts escarpés, ne peut que forcer le respect. Pourquoi se donner tant de mal ? Parce que c’est ici, dans les hauteurs – il paraît que depuis certains perchoirs on peut voir les miroitements de la Méditerranée, alors que nous sommes tout de même à près de cinquante bornes de la côte – que pousse la meilleure vigne, grâce à cette terre schisteuse, richesse de la région et de ses montagnes ordoviciennes. Le schiste a pour particularité son aspect feuilleté, sa lente sédimentation en plaques fines et en ardoises qui permettent précisément aux racines de la vigne de respirer, d’échanger l’air contre l’eau, de s’abreuver et de s’étendre en toute sérénité.

© Benjamin de Diesbach

On sort de la voiture : les trois viticulteurs se figent un moment dans le silence, observant la vie secrète qui règne ici. « Être agriculteur, souffle Jean-Baptiste pour mettre fin au silence, comme émerveillé par ce spectacle alors qu’il le contemple tous les jours depuis dix ans, c’est un peu aller à contretemps. Contre son époque, contre cette injonction constante à l’efficience, à la rapidité. Nous sommes les témoins d’un monde qui est en train de disparaître, d’un modèle qui peine à cohabiter avec la modernité : un modèle semi-industriel, semi-artisanal, qui navigue à vue. » On pense à celui qui se fait appeler le « maître des horloges », calfeutré dans les coursives marquetées de l’Élysée, et on se dit que ce sont eux, les véritables maîtres des horloges, les gardiens du temps qui passe, ceux qui ajustent chacune de leurs actions aux changements des saisons, qui s’adaptent tant bien que mal aux moindres caprices de la météo. « Pour les viticulteurs comme nous, qui sommes si dépendants des éléments, il y a forcément une dimension spirituelle qui intervient, embraye Benoît, le regard toujours concentré sur la ligne pâle de l’horizon, brouillée de chaleur. Si tu n’es pas un minimum croyant en faisant ce métier, tu perds vite espoir. »

Comment ne pas lui donner raison ? Sous ce soleil de plomb, dans ces parcelles de vignes qui ont des faux airs de paradis terrestre, face à des cépages anciens comme le Mourvèdre, à ses feuillages en arabesques qui semblent d’une infinie délicatesse, impossible de ne pas être reconnaissant envers le Très-Haut. Impossible de ne pas ressentir son infinie Bonté lorsqu’il a posé son regard sur l’informe monde chtonien pour lui donner un sens, pour filtrer dans l’athanor des millénaires les sédiments et les minéraux qui pourraient donner vie aux ceps et faire couler dans leurs veines un sang si précieux. Car ici, plus on gagne en altitude, plus le schiste devient riche, développant avec la vigne une intimité étrange qui permet à cette dernière de se passer d’eau, même pendant les périodes les plus chaudes, et de mûrir plus lentement, sans se presser. D’où ce côté minéral, cette longueur en bouche et cette tannicité qui donnent leur identité toute particulière aux productions locales. « D’ici on voit bien la Femme allongée, précise Benoît, rêveur, comme gagné par une douce hébétude des hauteurs. La « Femme allongée » ? Mon regard embrasse le paysage un peu plus intensément. D’après le jeune viticulteur, c’est une énième compagne de Zeus qui se serait enfuie jusqu’ici pour fuir la colère de son olympienne douairière. Effectivement, j’aperçois un massif, aplani par les millénaires, qui présente la forme délicate et chantournée d’une femme en extase. « Vêtue de ciel », me dis-je en pensant à ce nom que les brahmanes donnent à leur déesse Shiva.

© Benjamin de Diesbach

Frontières de l’aube

Nous sommes revenus de notre expédition dans les vignes. Les trois compères prennent la pose à Roquebrun, qui somnole dans la chaleur estivale. Un peu plus loin, c’est l’église où Jean-Baptiste s’est marié. « Presque toute la commune était là, précise-t-il. À tel point que le curé nous avait prévenus d’un risque d’effondrement du sol de l’église. » Probablement en raison d’une crypte en dessous dont les étais avaient été longuement grignotés par l’oubli. Mais cela a tenu bon. Exactement comme eux, pensais-je distraitement. Satisfaits des clichés, avec cette belle lumière oblique qui dore les visages et ocelle les pierres, nous prenons la route du retour pour la demeure de Jean-Baptiste. Ici on rompt le pain, on dévore la saucisse de foie, moelleuse comme un beurre tendre et presque chocolatée à force d’épices – et bien sûr on goûte la production locale en écoutant les trois hommes se raconter et raconter leurs histoires. Nous autres citadins, plumitifs et arrogants, on s’imagine facilement que les agriculteurs sont des taiseux. Il n’y a pas de cliché plus sot. Il suffit de passer une soirée avec ces viticulteurs pour s’en rendre compte.

© Benjamin de Diesbach

Alors oui, le vin de Roquebrun délie les langues, surtout le rouge, un assemblage merveilleux de Grenache, de Syrah et de Mourvèdre qui frappe par sa puissance – il sort à 15 degrés, tout de même ! Mais pas seulement. Lorsqu’on est agriculteur, si le temps manque souvent, il est aussi précieux, alors on ne le gaspille pas. On l’éduque. Et lorsqu’on passe parfois 5 ou 6 heures par jour dans un tracteur, rien n’empêche de se passer des podcasts. Et lorsqu’on a quelques heures à perdre le week-end, au lieu de céder à la cautèle stérile des réseaux sociaux, rien de tel que de s’ouvrir un bon livre sur… les batailles d’Alexandre le Grand. Un sujet sur lequel Benoît et Jean-Baptiste sont intarissables. Dur de savoir lequel a refilé le virus à l’autre. Toujours est-il que les deux compères, aux petites heures de la nuit, adorent s’écharper sur ces détails qui font toute la grandeur des fresques historiques. On reconnaît volontiers le génie tactique du roi de Macédoine, mais on s’interroge sur certains points, comme les pertes subies à Gaugamèles, qui traduiraient ou non une baisse de son inspiration militaire. Finalement, à observer peu à peu l’aube qui dessine sa ligne claire sur le pourtour montagneux, on se dit que les viticulteurs restent à la pointe du génie méditerranéen, entre vignes, chrétienté enracinée dans le lent travail des saisons, et cette lointaine inspiration gréco-latine qui donne à ces âmes bien nées toute leur ambition non frelatée. « Derrière le tapis de braises de notre métier, de notre implication quotidienne, il y a quelque chose d’un travail de l’esprit, méticuleux et patient, confirme Jean-Baptiste. Quelque chose de l’amour chrétien, et dont on rend grâce à travers les bienfaits de notre terre. » Dont acte.

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