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La dérision systématique dont abusent les médias aujourd’hui est un moyen de délégitimer les croyances religieuses au profit du seul sacré que reconnaissent les sociétés contemporaines : l’individu et l’écologie. C’est en leur nom que les médias mettent en place des lois restrictives en vue d’imposer une pensée conforme, estime Chantal Delsol.
Dans La Haine du monde, vous dites que l’Occident est traversé par un totalitarisme mou qui s’efforce d’annihiler les consciences en obtenant par la dérision systématique ce que les totalitarismes historiques avaient obtenu par la terreur. À quoi faites-vous référence exactement et quel peut être le rôle des médias comme vecteur de ce totalitarisme par la dérision ?
Je crois que le moment contemporain tente de réaliser cela même qui était le but du communisme : une société matérialiste débarrassée de toute visée spirituelle et tout occupée de son seul bien-être (je ne parle même pas du bonheur mais du bien-être) grâce à un État providence et à un prêt-à-penser. Les sociétés communistes ont tenté de réaliser ce projet par la terreur et n’y sont pas parvenues. Les sociétés occidentales contemporaines visent ces mêmes buts (ce qui démontre que ce sont des buts non spécifiquement communistes, mais simplement modernes), et ne voulant ou ne pouvant plus avoir recours à la terreur, elles utilisent la dérision. C’est beaucoup plus efficace. Si vous emprisonnez les fidèles d’une religion et leurs prêtres, si vous fermez brutalement les églises, les gens diront la messe dans leurs caves au péril de leur vie (j’en connais qui l’ont fait, en Roumanie), et l’esprit religieux se transmettra comme une magnifique fleur sauvage, toujours menacée et toujours plus belle. C’est pourquoi aujourd’hui, après 70 ans de communisme, Poutine est obligé, faute de perdre toute crédibilité, d’honorer la religion orthodoxe.
Le totalitarisme, c’est un régime qui envoie chercher à l’heure du laitier des innocents condamnés pour toujours et sans défense aucune.
Tandis que si, laissant les églises ouvertes vous ne cessez de ricaner sur la religion et de ridiculiser leurs adeptes, les rabaissant au rang de crétins sous-développés, alors vous allez les détruire avec une facilité formidable. Car la persécution grandit les victimes, tandis que le ridicule les tue froidement. Cela dit, je préfère ne pas employer le terme « totalitarisme » pour les régimes occidentaux contemporains : ce serait à mon sens un excès et même une faute de goût. Le totalitarisme, c’est un régime qui envoie chercher à l’heure du laitier des innocents condamnés pour toujours et sans défense aucune. Ce serait une injure à Soljenitsyne et au père Popieluszko, de nous conférer ce nom.
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On a tout de même l’impression qu’il y a des domaines où la dérision n’est pas de mise et où le second degré vous expose à l’opprobre social. Y a-t-il des vérités sacrées dans le monde laïc d’aujourd’hui et des délits – implicites – de blasphème qui vous condamnent à la mort sociale ? Où fixer les limites de la bienséance et de l’outrance ? Faut-il donner la parole à tout le monde ?
Bien sûr : la dérision n’est pas un état, mais un moyen, une arme – on l’utilise contre ses adversaires, c’est tout. On l’utilise contre les religions, contre les dominations en général, contre tout ce qui est censé opprimer l’individu et sa volonté souveraine. Si on utilise la dérision c’est justement pour occire ou au moins désamorcer ce qui est considéré comme nocif – et donc pour protéger ce qui est considéré comme sacré. Bien sûr, il y a du sacré dans les sociétés contemporaines ; il est de deux sortes : l’individu et sa volonté souveraine, et la nature. Il est hors de question d’user de dérision pour moquer la volonté de l’individu ou le respect de la nature, ce seraient des délits qui vous condamnent comme vous le dites à la mort sociale. Ce qui est intéressant ici, c’est que ces deux référents sacrés sont pratiquement exclusifs l’un de l’autre.
Cela signifie probablement qu’une fois les religions traditionnelles effacées, l’individualisme ne suffit pas à donner sens à la vie : l’écologie représente la religion qui surgit pour emplir ce vide. Elle est une forme d’immanentisme très courant en Asie, une forme de panthéisme.
La nature sacrée met en cause la volonté individuelle de l’individu sacré, parce qu’elle l’oblige, parce qu’elle le prive de ses aises et de ses conforts. C’est le paradoxe du moment contemporain : la sacralisation de l’individu (son vouloir, ses envies, sa santé), c’est le triomphe de l’individualisme ; la sacralisation de la nature, c’est du holisme (comme suprématie du tout sur la partie), qui évidemment récuse l’individualisme. La sacralisation de la nature raconte un resurgissement du holisme dans des sociétés individualistes, qui avaient cru se débarrasser du holisme, c’est-à-dire de la contrainte communautaire, pour toujours. Cela signifie probablement qu’une fois les religions traditionnelles effacées, l’individualisme ne suffit pas à donner sens à la vie : l’écologie représente la religion qui surgit pour emplir ce vide. Elle est une forme d’immanentisme très courant en Asie, une forme de panthéisme.
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Près de cinq ans après les attentats contre Charlie Hebdo, la liberté d’expression a beaucoup régressé en France sous l’effet de plusieurs lois restrictives (sur la haine en ligne, sur les « fake news », etc.). Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Nous sommes encore très loin des restrictions de l’époque marxisante, où l’on était traité de nazi si on osait critiquer Staline… Comme fake news, on nous a raconté longtemps que Katyn avait été le fait des nazis, ou bien que L’Archipel du goulag avait été écrit par la CIA. Aujourd’hui l’opposition est possible, et le fait même que L’Incorrect existe en est une preuve. Évidemment, les lois restrictives dont vous parlez existent bien, en vue d’imposer la pensée conforme. Certaines opinions ne sont plus considérées comme des opinions mais comme des délits. Cela signifie que dans toute société, même tolérante voire relativiste, existe un contrôle social.
Nous sommes à présent du côté des opposants, c’est tout. Lorsque nous étions du bon côté, nous jugions cela si naturel que nous ne le savions même pas.
Il y a cinquante ans le contrôle social protégeait les principes chrétiens de la même manière. Aujourd’hui il est interdit de dire que l’on désapprouve l’IVG ou l’homosexualité, mais dans les années 60, il était interdit de dire qu’on les approuvait. Je ne pense pas que nous soyons – je veux dire notre courant – particulièrement victimes d’interdiction de penser. Nous sommes à présent du côté des opposants, c’est tout. Lorsque nous étions du bon côté, nous jugions cela si naturel que nous ne le savions même pas. Je crois surtout que nous avons à prendre un peu de hauteur.
Propos recueillis par Benoît Dumoulin
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