[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1567688593778{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
Il est indispensable de promouvoir une véritable stratégie industrielle si l’on souhaite que la France soit à la pointe de l’innovation. C’est ce que développe l’entrepreneur Charles Beigbeder, fondateur de Poweo et aujourd’hui très investi dans les technologies quantiques.
La France a perdu 2,5 millions d’emplois industriels en quarante ans, soit 150 emplois industriels par jour. Comment en est-on arrivé là ?
L’industrie française ne représente plus que 12,5 % du PIB contre 25 % en 1975. C’est une spécicité française puisque l’Allemagne a su conserver une industrie importante (24 % du PIB) tout comme le Royaume-Uni (20 %). Certes, l’externalisation peut biaiser les statistiques car les entreprises françaises y ont eu massivement recours et cela diminue d’autant la part de PIB consacrée à l’industrie. Il n’en reste pas moins que la France est le pays d’Europe où la part de l’industrie dans le PIB est la plus faible, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, il a existé en France une idéologie anti-industrie. N’est-ce pas Serge Tchuruk, le PDG d’Alcatel, qui vantait en 2001 les « entreprises sans usines » ? C’est aussi l’époque où Renault installe un centre de production en Roumanie. On a considéré qu’on pouvait délocaliser la production industrielle dans des pays à bas coûts pour ne conserver que la conception et l’innovation en France. Mais c’est un leurre car les ingénieurs suivent tôt ou tard la production et l’on perd ainsi toute capacité en R & D. Car il faut être proche de la production pour pouvoir innover. Ensuite, l’industrie française a dû encaisser plusieurs chocs qui ont altéré sa compétitivité.
Lire aussi : Bernard Carayon : « La guerre économique, c’est la guerre des temps de paix »
D’abord, il y a eu le choc socialiste en 1981 avec l’augmentation folle de la dépense publique et des prélèvements obligatoires, au moment où Thatcher en Grande-Bretagne menait des réformes structurelles. Ensuite, il y a eu le choc de la dissolution en 1997 suivi des 35 heures imaginées par Dominique Strauss-Kahn et mises en œuvre par Martine Aubry à une époque où Gerhard Schröder réformait en profondeur l’Allemagne pour lui donner la compétitivité dont elle bénéficie aujourd’hui. Le décrochage industriel de la France par rapport à l’Allemagne s’est donc creusé à partir des années 2000. Et aujourd’hui, la France est le pays dont les prélèvements obligatoires représentent 47 % du PIB, soit le niveau le plus élevé d’Europe.
L’Europe a-t-elle sa part de responsabilité dans la désindustrialisation du continent ?
La Commission européenne procède à partir d’un raisonnement simple: il faut garantir, partout où s’appliquent ses directives, une « concurrence libre et non faussée ». Ce dogme de la libre-concurrence vise à garantir l’intérêt du consommateur, en maintenant les prix au plus bas. C’est en soi louable, notamment quand il s’agit de lutter contre les monopoles ou les abus de position dominante. Mais poussé à l’extrême, cela conduit à des absurdités, comme, par exemple, l’impossibilité de faire émerger des champions européens qui puissent rivaliser avec la Chine ou les États-Unis. On peut toujours discuter afin de savoir si la fusion entre Alstom et Siemens était favorable à nos intérêts. Mais le veto catégorique opposé en février dernier par la commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, au nom de la libre-concurrence, n’a même pas permis d’envisager la chose. Il y a dix-huit ans, la commission avait réagi de la même manière au sujet du projet de fusion entre Legrand et Schneider Electric.
C’est finalement un excès de socialisme au nom d’une politique centrée sur la demande plus que sur l’offre, et qui ne permet en rien d’élaborer une stratégie industrielle.
Une telle politique ne prend en compte que l’intérêt du consommateur à court terme et oublie le salarié, le producteur et l’innovateur. C’est finalement un excès de socialisme au nom d’une politique centrée sur la demande plus que sur l’offre, et qui ne permet en rien d’élaborer une stratégie industrielle.
Justement, peut-on rétablir une stratégie industrielle comme sous de Gaulle et Pompidou ?
On ne refait jamais l’histoire et le contexte économique a changé. Mais on est passé d’un excès à l’autre. Sans doute le commissariat général au Plan avait-il des défauts et l’on a retenu certains de ses échecs retentissants, comme le « plan calcul » lancé par de Gaulle en 1966 ou le Minitel aujourd’hui remplacé par internet, en dépit de certains fonc- tionnaires des télécommunications qui affirmaient encore dans les années 1990 qu’internet n’avait aucun avenir. Il n’en demeure pas moins qu’en dépit de ses archaïsmes, le plan a connu de véritables succès (Ariane, Airbus ou le TGV) et a permis à la France de se doter d’une véritable stratégie industrielle qui fait cruellement défaut aujourd’hui.
L’État peut et doit fixer un cap, réunir les acteurs industriels et s’assurer qu’ils collaborent bien ensemble, tout en gardant un rôle subsidiaire
Pour autant, je ne souhaite pas qu’on le rétablisse dans les mêmes conditions. Il est évident qu’on ne peut pas tout décider depuis un bureau ministériel, surtout dans un environnement économique devenu de plus en plus complexe. En revanche, l’État peut et doit fixer un cap, réunir les acteurs industriels et s’assurer qu’ils collaborent bien ensemble, tout en gardant un rôle subsidiaire. La décision de Bruno Le Maire de lancer un Airbus des batteries avec l’Allemagne et la Pologne va dans ce sens. Car il s’agit de faire émerger un champion européen et ne pas laisser la Chine devenir dominante sur ce marché.
Vous avez été fournisseur puis producteur d’électricité à travers Poweo que vous avez fondé et dirigé. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans un tel secteur ?
C’est une formidable aventure qui a vu le jour à la suite de la dérégulation du marché de l’énergie dans les années 2000. Voulant combler un déficit d’offres, j’ai lancé Poweo en 2002 qui fut dans un premier temps un fournisseur alternatif d’électricité et de gaz (on achetait l’énergie sur le marché de gros et on la revendait au prix de détail, moins chère qu’EDF et GDF) et qui, ensuite, est devenu producteur d’électricité, à partir de centrales thermiques à gaz que nous avons nous-mêmes construites, à Pont-sur-Sambre, près de Maubeuge, et à Toul.
Lire aussi : Pierre Vermeren : « L’ingénieur et l’officier ont cédé la place au juriste, à l’énarque et au financier »
Nous avons misé sur le gaz car il dégage beaucoup moins de CO2 que le charbon et est relativement facile à transporter (par gazoduc ou sous forme liquéfiée). De plus, c’est une énergie fossile de transition, indispensable comme énergie d’appoint, notamment lors de pics de chaleur où il est nécessaire de produire plus d’électricité. Car on ne peut miser uniquement sur les énergies renouvelables qui sont dépendantes des conditions météorologiques (soleil et vent). J’ajoute que ces centrales fonctionnent toujours aujourd’hui et appartiennent au groupe Total.
Vous avez récemment lancé le fonds d’investissement Quantonation dédié aux technologies quantiques. Quelles sont les applications concrètes qui peuvent en découler ?
Quantonation est le premier fonds d’investissement lancé dans un domaine encore inconnu du grand public mais qui débouchera sur de nombreuses applications dans les années à venir. Grâce aux technologies quantiques, on pourra bénécier, au plan médical, d’IRM bien plus performantes pour analyser le cerveau humain. Dans le domaine militaire, il sera possible de concevoir des gyroscopes plus précis pour les sous-marins nucléaires. De nombreuses applications concernent aussi la cybersécurité, avec la possibilité d’un chiffrement beaucoup plus sécurisé qui limitera les hackings et piratages de données. Enfin, certains travaillent à concevoir un ordinateur quantique qui serait beaucoup plus performant que les ordinateurs actuels.
Aujourd’hui, on pourrait s’inspirer du dispositif d’exonération fiscale et sociale qui régit les jeunes entreprises innovantes ( JEI) et l’étendre aux entreprises qui s’installent dans la France périphérique
Pour équilibrer les activités industrielles sur le territoire, y a-t-il une politique spécifique à mettre en œuvre en direction de la France périphérique ?
Oui, c’était naguère le rôle de la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Le but était d’empêcher la concentration des activités économiques dans les grandes métropoles. C’est bien dommage d’avoir abandonné un tel outil même s’il était parfois décrié à juste titre.
Lire aussi : François Mitterrand : Lettre à tous les Français
Aujourd’hui, on pourrait s’inspirer du dispositif d’exonération fiscale et sociale qui régit les jeunes entreprises innovantes ( JEI) et l’étendre aux entreprises qui s’installent dans la France périphérique, à condition qu’elles incarnent par leur savoir-faire artisanal l’excellence française ou par leur histoire l’identité d’un territoire, et qu’elles consacrent une part de leurs activités à l’innovation. Ce serait un moyen simple et concret de revitaliser nos territoires en y implantant des industries de qualité qui génèrent elles-mêmes des emplois indirects.
Propos recueillis par Benoît Dumoulin
[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





