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Dans son entretien, Bernard Carayon fait référence à la Lettre à tous les Français publiée par François Mitterrand le 7 avril 1988 pendant la campagne présidentielle. Dans une pure tradition colbertiste, l’ancien président de la République y vante les mérites d’une stratégie industrielle qui permettrait à l’économie française de s’imposer dans la compétition mondiale. Extraits.
La guerre économique mondiale
Il est temps […] de prendre la mesure de l’enjeu. Considérons l’économie mondiale: on n’y voit qu’un champ de bataille où les entreprises se livrent une guerre sans merci. On n’y fait pas de prisonnier. Qui tombe, meurt. À l’instar de la stratégie militaire, le vainqueur s’inspire toujours de règles simples : la meilleure préparation, les mouvements les plus rapides, l’offensive sur terrain adverse, de bons alliés, la volonté de vaincre.
Appliquons ces principes à notre propre économie. La meilleure préparation conduit à disposer d’un plus grand nombre d’hommes et de femmes hautement qualifiés (la formation) et d’un armement industriel et scientifique supérieur à celui d’en face (la recherche). L’économie a besoin de savants. Les mouvements les plus rapides s’obtiennent par une créativité incessante. L’invention, l’innovation provoquent la surprise et donnent l’avantage (technologies de pointe). L’offensive sur le terrain adverse signifie que, pour survivre, on ne peut rester chez soi, que la conquête des marchés extérieurs protège le marché intérieur (exporter, s’implanter à l’étranger). De bons alliés, on n’en trouve pas beaucoup. N’oublions pas que la guerre est totale et qu’elle est générale.
Mais il est des intérêts communs, des ententes obligées, une marche de l’Histoire. Des liens multiples nous unissent déjà à nos proches voisins. Renforçons-les (construire l’Europe). Enfin, la volonté de vaincre. On la puise dans la certitude que rien n’est négligé, ni la formation, ni la recherche, ni l’innovation, ni l’occupation du terrain, ni les réserves, ni les renforts. Et surtout dans la cohésion du corps de bataille, je veux dire, abandonnant la paraphrase, dans la cohésion sociale au sein de l’entreprise (le dialogue et le partage). J’espère que la comparaison ne vous paraîtra pas forcée. Je l’ai faite parce que, nous, Français, devons savoir ce qui nous attend si nous n’y prenons garde. On ne gagne que par l’effort. Le relâchement ne pardonne pas. Il y va du sort du pays.
Le public et le privé ne peuvent être dissociés car l’économie française est mixte par nature. L’accès à la compétitivité internationale serait le plus souvent interdit aux entreprises sans la promotion des technologies avancées que l’on doit à l’État.
La France, société d’économie mixte
Mais ce que je viens d’écrire ouvre une autre discussion : que sont, que doivent être, dans ce combat les rôles respectifs de l’État et de l’entreprise ? S’opposent-ils ? Se conjuguent-ils ? Leur dualité nuit- elle au succès commun ? L’opinion que j’en ai se fonde sur l’expérience. Le public et le privé ne peuvent être dissociés car l’économie française est mixte par nature. L’accès à la compétitivité internationale serait le plus souvent interdit aux entreprises sans la promotion des technologies avancées que l’on doit à l’État. […]
Lire aussi : Bernard Carayon : « La guerre économique, c’est la guerre des temps de paix »
Les retombées de la recherche […] servent indifféremment aux entreprises publiques ou privées. Songeons que les sociétés américaines de construction d’avions comme Boeing, modèle du grand capital fier de l’être, reçoivent 73 % de crédits d’État pour leurs études et recherches. Aux États-Unis ! Dans le sanctuaire de l’économie libérale! La plupart des géants de l’industrie américaine sont dans ce cas. Il en va de même en Europe. Au Japon. Et en France. 37 % de la dépense de recherche des États membres de l’OCDE, c’est-à-dire des plus puissants pays industriels de la planète, sont destinés aux entreprises privées. Une forte part de la recherche des sociétés françaises Matra, Dassault, Thomson, CGE est financée sur fonds publics. […] Cette contribution de l’État à l’industrie privée ne me scandalise pas. Au contraire. Mais j’estime que l’emploi de ces milliards payés par les contribuables mérite d’être suivi de plus près par l’État.
Vous connaissez la querelle du « tout État » et du « moins État ». Eloignons-nous des excès de langage habituels à ces sortes de controverses. II y eut des périodes où il fallait lutter contre le « tout État », envahissant, ennemi des différences, ignorant l’âme des choses et des gens. Il est aussi des périodes – où nous sommes – où il convient de se méfier du « moins État » qui glisse vite au « pas d’État du tout « alibi des affaires qui ne supportent pas la lumière du jour, invitation aux razzias officielles sur le patrimoine national. On pense aux choix des « noyaux durs ».
Ne croyez pas que ce soient les socialistes qui aient inventé l’étatisme. Il existait bien avant eux. De l’ancienne monarchie à la fin de la IIIe République, l’État, puissant et rassembleur, apparaissait comme l’instrument privilégié de l’unité française
L’entreprise et l’État
Ne croyez pas que ce soient les socialistes qui aient inventé l’étatisme. Il existait bien avant eux. De l’ancienne monarchie à la fin de la IIIe République, l’État, puissant et rassembleur, apparaissait comme l’instrument privilégié de l’unité française. L’école publique a fait le reste qui a répandu l’usage de notre langue alors que jusqu’aux années 1880, les deux tiers de nos compatriotes ne la parlaient pas. Ajoutons que la classe dirigeante issue de la première révolution industrielle, celle du XIXe siècle, a fait de l’État sa chose en le plaçant à son service, tandis que la haute administration rangeait la France et les Français dans ses tiroirs. On réglait de Paris les affaires de Landerneau. On se cooptait, on se succédait à l’intérieur des mêmes sphères. C’est le dirigisme qui a inventé le contrôle des prix, le contrôle des changes, le contrôle du crédit, le règne des circulaires, les échafaudages de procédures, l’anonymat des hiérarchies, les cloisonnements à l’infini. […]
Vous trouverez peut-être contradictoire la double démarche qui nous a conduits en 1981 à élargir le champ du secteur public par des nationalisations tandis que, par la décentralisation, nous avons multiplié les contre-pouvoirs destinés à tenir tête à la même puissance publique. Je vous demande plutôt d’y voir une cohérence. Elle procédait à la fois de l’idée qu’il était normal de transférer à la Nation des entreprises qui ne vivaient que de l’État ou qui ne produisaient que des biens nécessaires à la Nation, et de l’idée qu’étendre le pouvoir de l’État devait être compensé par de nouvelles institutions. Aussi n’avons-nous pas seulement fait éclater le pouvoir politique entre l’État et les collectivités locales, mais encore tenté d’offrir aux entreprises des partenaires à leur niveau, capables de décider avec elles, d’organiser entre elles une stratégie économique. Quoi qu’il en fût, les nationalisations ont économiquement et financièrement réussi. Elles ont sauvé celles des grandes entreprises que leurs propriétaires privés avaient saignées à blanc et que, faute de projet, certains s’apprêtaient à vendre à des multinationales étrangères. Leur valeur marchande a doublé, triplé en cinq ans, ce qu’a amplement démontré leur prix de vente à l’heure des privatisations. Elles ont servi à remodeler les secteurs en crise et ont constitué un fer de lance qui nous manquait. Je continue de regretter qu’on ait pas créé à l’époque, à partir de capitaux publics, un secteur puissant de la machine-outil, dont l’absence aujourd’hui est cruellement ressentie par notre économie. […]
Une question d’Albert du Roy à Michel Rocard, lors d’une récente émission télévisée d’Antenne 2, a bien cadré le débat : « Où se trouve l’influence, demandait du Roy, que l’État socialiste ou l’État social-démocrate veut exercer sur le monde de l’entreprise, de l’industrie, de la finance pour mener sa politique, sa stratégie industrielle ? » À quoi Michel Rocard répondait : « Dans la fiscalité, dans le crédit, dans les négociations des accords internationaux, dans la participation financière aux grandes aventures industrielles de long terme, qui, sans fonds publics, ne se font pas: l’espace, le nucléaire civil éventuellement, l’aviation lourde, Airbus, l’exploration des fonds marins, les biotechnologies et puis, dans les contrats de recherche… » J’ajouterai, mais Michel Rocard l’a observé ailleurs, que l’anarchie financière, les OPA sauvages […] justifieront l’intervention régulatrice de la puissance publique. Quant au plan, ce moyen pour la Nation de ramasser ses forces autour d’objectifs dominants, on lui restituera l’esprit et les moyens de la mission conée naguère à Jean Monnet par Charles de Gaulle.
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