Skip to content

Pierre Vermeren : « L’ingénieur et l’officier ont cédé la place au juriste, à l’énarque et au financier »

Par

Publié le

6 septembre 2019

Partage

[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1567597282878{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]

Pour Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, la désindustrialisation de la France procède d’une conversion idéologique de ses élites au libéralisme dans les années quatre-vingt. Dans La France qui déclasse (Tallandier), il prône une nouvelle politique d’aménagement du territoire qui pourrait être une réponse à la crise des Gilets jaunes.

 

Comment expliquer la mort de l’État stratège dans les années soixante-dix et la fin de toute politique industrielle ? Comment en est-on arrivé à prôner comme Serge Tchuruk en 2001 une entreprise « sans usine » ? Quelle idéologie sous-tend ce postulat ? 

 

C’est assez difficile à analyser car per-sonne n’assume vraiment ce choix a posteriori dont les conséquences sont désastreuses : désindustrialisation et chômage de masse ; abandon de pans entiers du territoire livrés à eux- mêmes ; baisse structurelle du taux de croissance à long terme; déficit commercial devenu lui aussi structurel, perte de savoir-faire et de compétences techniques, technologiques et scientifiques qui obèrent l’avenir et créent la dépendance. Qui a fait ce choix alors que Japonais et Allemands misaient tout sur leurs industries de pointe et d’équipement ? 

 

On oppose fréquemment la nature des choses, l’évolution des sociétés et du capitalisme, la dématérialisation et la tertiarisation inéluctables… Mais maintenant que l’industrie française pèse moins que celle de l’Italie, en Angleterre et 2,5 fois moins qu’en Allemagne, il faut s’interroger. Les délocalisations dues au coût de la main- d’œuvre ou à l’euro n’expliquent pas tout, sinon l’Italie et l’Allemagne (où les ouvriers sont deux fois mieux payés qu’en France) seraient dans notre situation. 

 

L’histoire économique a remis à l’honneur il y a une trentaine d’années le rôle clef de l’entrepreneur (seul ou avec ses conseils) : c’est lui qui prend la décision d’investir ses capitaux. Bien sûr, il effectue des choix rationnels et cherche de la valeur mais il peut aussi investir à perte en vue de bénéfices ultérieurs. Pourquoi collectivement, tant d’entrepreneurs et de grands patrons français ont décidé de sortir de l’industrie, de faire fabriquer ailleurs et de vendre leurs unités à l’étranger ? Ainsi d’Arnaud Lagardère qui par choix a décidé de faire d’un grand groupe d’aéronautique de défense un groupe de médias, avec en quelques années la division par deux ou presque de son chiffre d’affaires. Ces décisions et ces choix sont complexes et culturels. Et cela mérite qu’on y travaille, car avoir fait passer la France de 30-40 % de main-d’œuvre industrielle à 10 % en un demi-siècle n’est pas anodin. Surtout quand l’agriculture passe dans le même temps de 30-40 % à 2,5 % ! Pourquoi avoir choisi d’abandonner la production ? Il y a une dimension idéologique. Le milieu patronal et bancaire français est homogène et très concentré à Paris, même les grands patrons bretons, lorrains ou du Nord y sont. De surcroît, le ministère de l’industrie, les grands corps d’État d’ingénieurs et les organisations patronales sont à Paris. Tout le monde se connaît, assiste aux mêmes conférences et lit les mêmes journaux. Rien à voir avec l’Allemagne ou l’Italie. 

 

À un moment donné, vers 1990-1995, tout le monde a basculé : l’État doit se désengager de l’industrie, on met fin au colbertisme ; l’industrie de main- d’œuvre est une activité périmée appelée à partir dans le tiers-monde; la France doit devenir une économie de services car c’est là que la création de valeur est la plus rapide et la plus dynamique. L’industrie est vue comme polluante, sale et consommatrice de matières premières que nous n’avons pas; il faut renoncer aux biens intermédiaires, monter en gamme et se spécialiser dans la haute valeur ajoutée industrielle (transports, luxe, armements). On a raté la révolution informatique, ne nous entêtons pas ! 

 

Dans l’État français, l’ingénieur et l’officier ont cédé la place au juriste, à l’énarque et au financier. De Gaulle est devenu Macron.

 

L’idéologie de la France grande puissance tertiaire a pris le dessus, nous en sommes devenus le champion d’Europe, devant le Royaume-Uni ! Tourisme, banque, finance, médias et communication, services aux entreprises et aux personnes, services aux collectivités locales et aux villes! Au bout du système, normaliens, énarques, polytechniciens, HEC, tout le monde rêve de la finance, secteur dans lequel partent les meilleurs cadres, et qui est souvent l’antichambre vers Londres ou l’Amérique. Dans l’État français, l’ingénieur et l’officier ont cédé la place au juriste, à l’énarque et au financier. De Gaulle est devenu Macron. C’est le règne de l’Inspection des finances qui est au sommet des trois fonctions, et dont un titulaire sur deux pantoufle pour faire de la valeur. Notre dynamisme et tous nos autres savoir-faire se rétrécissent, même les mathématiques! Une armée mexicaine de brillants cerveaux est prête à faire de la valeur à partir des restes de notre industrie et de nos sociétés de services. C’est aussi le prix de la déchristianisation qui a fait passer la quête de l’enrichissement personnel en valeur suprême de notre société. Chacun est dans une logique purement individuelle et se décharge de tout le reste sur l’État, regardé comme une énorme assistance sociale. 

 

 

Lire aussi : Désindustrialisation française

 

L’Union européenne a-t-elle une part de responsabilité dans le démantèlement de notre politique industrielle ou est-ce d’abord un alignement de nos propres élites sur la mondialisation libérale ? Que pensez- vous du principe de libre-concurrence érigé comme dogme par la Commission européenne ? 

 

Il ne faut pas se tromper de cible. Certes, l’Union européenne est devenue libérale dans ses objectifs (la libéralisation du marché et la fin des frontières) et régulationniste dans ses pratiques (lutte contre les monopoles et les subventions publiques). De ce fait, elle penche davantage vers le libéralisme historique dela Grande-Bretagne que vers l’économie sociale de marché allemande ou le gaullo-colbertisme à la française. Mais qui a voulu cela? Qui a imposé le virage libéral de l’Union européenne dans les années 1980? Qui a voulu Maastricht et le traité de l’Union européenne? Les Français. Qui a voulu et imposé l’euro aux Allemands qui ne voulaient pas s’associer aux pays du « club Med », et qui a inventé les critères de convergence de Maastricht ? Les Français. Avec la foi des nouveaux convertis, François Mitterrand et Jacques Chirac ont mis sur pied l’Europe libérale entre 1983 et 1993, qui s’est retournée contre les intérêts français. Le seul avantage dont nous usons jusqu’à la corde, quitte à bafouer les règles que nous avons nous-mêmes édictées en termes de stabilité, c’est de nous endetter sans discontinuer depuis bientôt cinquante ans. C’est l’euro et la protection allemande qui nous permettent de vivre à crédit et de déployer la plus grande protection sociale du monde. La conversion de Mitterrand au libéralisme en 1983, poussée par ses conseillers Delors, Fabius et Attali, et celle de Chirac au libéralisme en 1986, entouré de Balladur et Madelin, ont radicalement transformé le visage de l’Europe: la CEE à la française des années cinquante et soixante a été démantelée, et les Anglais n’y sont pour rien (d’ailleurs, ils se sont enfuis depuis), et encore moins les Espagnols et les Italiens.

 

 Notre pays a choisi en même temps de supprimer son industrie, son agriculture et de devenir le champion des services, sous parapluie monétaire européen, le tout en laissant gonfler une gigantesque bulle sociale.

 

Notre pays a choisi en même temps de supprimer son industrie, son agriculture et de devenir le champion des services, sous parapluie monétaire européen, le tout en laissant gonfler une gigantesque bulle sociale. Cette génération a inventé l’économie sociale hors marché qui repose uniquement sur la croissance des facteurs humains et matériels: puisque nous avons perdu pied dans la technologie du futur, nous allons faire de la croissance extensive, fondée sur la multiplication des facteurs, à la soviétique. D’où la submersion des aéroports, des autoroutes, des rocades, des ronds-points, des TGV, des hangars, des supermarchés, des zones commerciales et industrielles, des lotissements et des cités. On a remplacé la croissance forte des années soixante, intensive en matière grise et reposant sur des sauts technologiques, par une croissance poussive reposant sur la croissance démographique et l’endettement, d’où le rôle clef de l’immigration puisque les Français ont arrêté de faire plus de deux enfants en moyenne depuis les années soixante-dix. L’Europe n’a rien à voir avec tout cela, ce sont nos choix, et ce sont au contraire, les autres Européens qui seraient fondés à se plaindre de notre étrange conversion.

 

Lire aussi : Usine Whirlpool d’Amiens : Histoire d’une séquence de «Complol» 

 

La seule question qui vaille, c’est de savoir si nos élites ont procédé de la sorte en instrumentalisant l’Europe car elles se seraient senties incapables de convaincre les Français de ce e politique libérale-sociale, ce qui expliquerait que l’Europe soit devenue un bouc émissaire facile. Ou bien si elles n’ont pas mesuré les conséquences de leurs actes, et agi par idéologie ou par tâtonnements successifs. On sait que Mitterrand et Chirac n’étaient pas très versés dans les questions économiques et industrielles… 

Au lieu d’engloutir des dizaines de milliards dans le Grand Paris, il aurait mieux valu investir ces milliards dans quelques villes de province en grande difficulté comme Charleville-Mézières, Montluçon, Boulogne-sur-Mer ou Saint-Étienne, et transférer les populations qui vont avec ces activités

 

Pour remédier au déséquilibre entre les métropoles et la France périphérique, vous prônez notamment le retour à une politique d’aménagement du territoire qui pourrait prendre la forme d’une délocalisation de certaines administrations dans des villes de taille moyenne. Mais au-delà des services publics, comment imaginer la revitalisation de nos territoires par le retour d’une activité entrepreneuriale, industrielle et artisanale qui puisse être compétitive par rapport à nos voisins ? Quelles réformes s’imposent, notamment pour redynamiser les centres-villes ? 

 

Il y a trois choses dans ce que vous dites. Il y a effectivement la responsabilité de l’État, qui peut mieux répartir ses fonctionnaires et ses multiples services administratifs sur l’ensemble du territoire (1,5 million de fonctionnaires vivent en Île-de-France, 1 sur 4 dont 500 000 cadres). L’exemple de Niort, la ville des mutuelles, démontre qu’un service d’ampleur nationale peut parfaitement trouver sa place dans une préfecture de province et irriguer toute une région ou un département. Paris et les métropoles sont saturées, et au lieu d’engloutir des dizaines de milliards dans le Grand Paris, il aurait mieux valu investir ces milliards dans quelques villes de province en grande difficulté comme Charleville-Mézières, Montluçon, Boulogne-sur-Mer ou Saint-Étienne, et transférer les populations qui vont avec ces activités. De grands services de l’État (université, armée, culture ou santé) voire des ministères non régaliens pourraient parfaitement s’installer dans certaines de ces villes. Tout le tissu local serait bonifié, avec un gonflement souhaitable des prix de l’immobilier dans les régions où il est sacrifié. 

 

Lire aussi : Alstom : le gouvernement savait

 

Le retour de l’activité entrepreneuriale, c’est une autre affaire, même si on peut penser qu’un meilleur environnement en termes de services, de prix et d’offre commerciale, hospitalière et scolaire aurait un impact favorable sur les entrepreneurs et les cadres. On loue en effet souvent en France l’offre de transport, quand bien même le transport ferroviaire a été sacrifié en dehors des lignes TGV. Mais on oublie que les hôpitaux « périphériques » (hors CHU), et les écoles et lycées en dehors des grandes villes ou des villes-centres, sont les grands sacrifiés, davantage en termes de qualité que de moyens. La France périphérique, on peut la définir comme celle des collèges et lycées où les profs ne veulent pas mettre leurs enfants, et celle des cliniques et hôpitaux où les médecins ne se font pas soigner, ni eux ni leurs proches. Une fois réalisé ce travail sur l’environnement qui dépend de la volonté des pouvoirs publics, reste la politique industrielle. Est-ce que l’on veut redevenir autonome dans un certain nombre de secteurs industriels et productifs et est-ce qu’on veut s’en donner les moyens ? S’il y a un consensus et que cela devient une priorité nationale, ou européenne, alors oui, une telle dynamique est possible. Cela dépasse le cadre individuel et local, car ce n’est pas avec des tatoueurs, des vendeurs de graines et des ongleries qu’on peut rebâtir une économie. Il faut des artisans bien formés, restaurer des métiers, et peut- être anoblir les filières de formation professionnelle qui sont trop souvent des filières de relégation, ce qui entraîne une catastrophe morale, psychologique et économique. 

 

Quant aux centres-villes, il y a là aussi un travail complexe à fournir. Il faudrait faire des intercommunalités pilotées par la ville-centre en ce qui concerne les activités économiques et commerciales, car les communes de banlieues qui ont accueilli l’essentiel des supermarchés, des zones commerciales et artisanales, ont déshabillé les villes-centres pour les impôts et taxes. Une guerre fiscale et politique a eu lieu, remportée par les communes de périphérie les plus offrantes. Le pays y a perdu sur les deux tableaux : la ville-centre est en voie d’abandon et on y installe des logements sociaux qui nourrissent la spirale du déclin s’ils sont trop nombreux; et la banlieue naguère si souriante est devenue la France moche des périphéries (la campagne est repoussée au-delà des rocades, le plus souvent constellée de décharges ou d’entrepôts divers), tout cela pour un jeu à somme nulle, puisqu’il n’y a pas plus d’emplois qu’il y a vingt ou trente ans dans l’artisanat et le commerce… Tout cela n’a donc servi à rien sauf à saccager des espaces. Il me semble que les architectes des bâtiments de France ou des aménageurs cultivés pourraient reprendre un peu les commandes dans les cas les plus graves et dans les villes les plus touchées. Cela ferait école. Des villes comme Saint-Émilion ou tant de sites touristiques démontrent que notre savoir-faire est intact, encore faut-il le faire prévaloir sur la « liberté du commerce et de l’industrie», qui est très sympathique, mais qui se fiche comme d’une guigne du respect des patrimoines et des paysages urbains ou ruraux. 

 

© https://www.tallandier.com/livre/la-france-qui-declasse/

 

La France qui se déclasse Pierre Vermeren Tallandier
192 p. – 16,90 €

 

 

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest