D’où vient votre appétence pour les marges culturelles ?
À six ans, je découvre Fernandel, mon premier monstre, acteur extravagant dont il m’a fallu tout connaître. Je le vois dans un film de Mocky, qui me fascine, au point, plus tard, de venir à Paris travailler à ses côtés. J’ai vu aussi les films de Tod Browning, Freaks, vers douze ans, et L’Inconnu, conte masochiste bouleversant, avec Lon Chaney se mutilant par amour fou. J’ai besoin de personnages hors-normes. Puis ce fut la littérature érotique dite de second rayon, surtout fétichiste, dans la lignée de Sacher-Masoch, avec ses Vénus à la fourrure et ses attelages humains.
Quel est le point commun entre ces œuvres ?
Les déclassés, les excentriques, les femmes fatales, des outrances et de l’irrévérence, de la folie. Les sans-grade et les monstres se rejoignent, porteurs d’un romanesque aux antipodes du quotidien. C’est plus une poésie du bizarre et de l’excès qu’un amour inconditionnel pour les marges.
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Comment tombez-vous sur certaines raretés : flair, hasard, indicateurs ?
Un obsessionnel ne doit rien négliger. Dès mon arrivée à Paris, j’ai pratiqué les petites annonces dans les journaux de brocante. J’ai souvent eu la chance de m’intéresser à des livres avant qu’ils ne soient recherchés ; j’achetais des lots énormes qui dormaient dans les arrière-boutiques, comme tous ces pockets de BD érotiques, les Elvifrance et autres, des milliers de petits volumes, Luciféra, Jacula, Shatane, Jézabel, ou des polars sexy des années cinquante, La Môme Double-Shot. Dans les années 1990, je n’avais aucune concurrence dans ces domaines. Pour les films, j’ai pratiqué un sport intrépide : la traque d’obscures séries B en VHS. Avec des copains, on pillait littéralement des caves de vidéoclubs.
Vous conservez tout ce qui vous tombe dans les mains ?
Je suis fétichiste et garde tout. Ces présences me rassurent. Il me faut tout pour bien cerner le domaine, surtout si je fais des recherches. L’exhaustivité relève d’une exigence mais aussi d’une ivresse. Le plaisir du rangement est indispensable.
Vos chroniques sont brèves à cause du format radio, mais est-ce une contrainte d’écriture qui vous plaît ?
Le format de mes chroniques s’est stabilisé, 2 minutes 40, quand même confortable. On écrit toujours trop ; même dans un format court, il faut dégraisser, trouver le mot juste, l’effet qui économisera deux phrases, supprimer les foutus adverbes. La vraie contrainte réside dans la diction, le rythme à donner. Il ne faut pas submerger l’auditeur avec trop de détails ou de noms. Je ne suis pas là pour analyser mais pour déclarer ma flamme, avouer ma fascination et trembler d’émotion.
Beaucoup d’artistes que vous chérissez travaillent avec les moyens du bord, ce sont des déclassés. Y a-t-il un côté « lutte des classes » dans l’intérêt que vous leur témoignez ?
Pire : guerre totale ! Le libéralisme – désignons l’ennemi – veut se déployer partout et tout coloniser, tout quantifier, tout vendre. Même les marges, ces mondes parallèles qui se développent hors de ses circuits, il veut mettre la main dessus. Face à cette offensive, il faut être radical : ne plus voir la moindre série, par exemple.
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Même les bonnes ?
Surtout celles- là. Les scénaristes et tous les artisans de séries ont des objectifs purement financiers, ils misent sur leur génie à nous rendre captifs. Plus de série, plus de blockbusters à la con, plus de « gros livre de l’année ». À la place, resserrons nos liens avec les artistes qui créent par nécessité absolue, soutenons les libraires passionnés et indépendants, les réseaux alternatifs, développons les circuits parallèles.
Toutes les bizarreries vous intéressent, mais particulièrement celles d’hier, qui évoquent des époques disparues. Y a-t-il de la mélancolie chez vous ?
Oui ! La mélancolie est une errance dans le temps et les souvenirs, une rêverie. Il y a ce mot portugais intraduisible, saudade. L’amour des ruines, un goût pour la décadence, les fantômes. Les cinémas décatis me touchent, ce monde d’avant la domestication de l’imaginaire à travers ces petits écrans qui rétrécissent l’image et notre émerveillement. Et puis, je suis fasciné par le passé qui permettait l’anonymat et le secret.
Que pensez-vous de la critique « de gauche » de la culture mineure ou populaire (cinéma bis, etc.), liée selon elle à la société de consommation ?
Je la rejette parce qu’elle est sans nuance. Mais ce dogmatisme est peut-être indispensable pour cette critique anticapitaliste : quand on mène un combat, on n’exclut pas la mauvaise foi ou le dogmatisme. Je ne partage pas leur attaque en bloc contre la pornographie, par exemple, mais je les rejoins dans leur haine des séries, ce fléau. Il faut apporter plus de nuances et déjouer les pièges idéologiques.
Vous vous intéressez aux artistes mais aussi aux petites boîtes de production, aux micro-éditeurs, entreprises bancales qui ne cachent pas le but lucratif de leur activité…
La série B, les éditeurs brigands de la littérature de gare, les flibustiers d’une culture interlope permettent parfois plus de liberté. Au cinéma, ils s’affranchissent de la pesanteur du star-system. C’est souvent dans ces zones libres que la censure a eu moins de prise. Le côté lucratif, tout le monde court après, faut bien qu’on croûte. Regardez comment Jess Franco a fini par faire de l’érotisme expérimental dans les années 1970 avec des producteurs épiciers ! Ou comment, avec une machine commerciale rodée comme le Fleuve Noir, nous avons assisté à l’éclosion du fabuleux romancier Kââ à la fin des années 1980. Et puis, même le cinéma qualifié d’auteur, devenu un genre à part entière avec son académisme, est un élément de la société de consommation. Il y a une culture qui masque ses visées commerciales en se parant de vertu.
Y a-t-il une part de régressivité dans votre inclination pour ce qui est mineur, burlesque, bâclé, loufoque, bas de gamme, parfois scato ?
Vous faites allusion, j’imagine, à une chronique sur un livre japonais où l’étude minutieuse des étrons débouchait sur une érudition poétique, tout un monde insoupçonné. Dans le cinéma dit bis, les comédies sexy italiennes reposent sur un érotisme primaire et un humour de carabin, volontiers scatologique, qui entretient un rapport avec la force destructrice du cinéma burlesque. Tout cela est un rappel salutaire au corps, comme la pornographie. Peut-être que la culture dite haute, celle qui se prétend majeure, a tendance à oublier le corps et ses débordements. On ne veut pas voir la force grotesque et souvent anarchiste des grands comiques.
Les libertés de l’esprit et de la création ne sont pas au mieux. Quelle est votre analyse de la situation ?
Ce qui est troublant aujourd’hui, c’est que la tentation de museler l’art semble partagée par toutes les tendances politiques. Avant, c’était l’apanage de l’extrême droite et de la droite conservatrice catholique, qui ne supportait pas les débordements de la chair. Désormais d’autres s’ajoutent, plus à gauche, sous des prétextes vertueux : protection de l’enfance, de la femme, lutte contre la pédocriminalité. Comme si cela avait un rapport avec l’art. C’est le retour d’une censure au nom d’une morale puritaine qui n’ose pas s’avouer ainsi, de peur d’être taxée de conservatrice. Notre époque refuse d’admettre la violence poétique de l’imaginaire. Or c’est évident, l’art n’est pas destiné aux petites natures.
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Pouvez-vous nous parler de Paul Guérard, alias Don Brennus Aléra, dont vous continuez l’œuvre aujourd’hui ?
À 15 ans, je suis tombé sur un petit roman érotique au titre bizarre : Attelages humains. J’ai découvert tout un monde surprenant et je me suis mis à collectionner les romans de la collection, la Select- Bibliothèque, qui l’avait édité en 1931. Une enseigne mystérieuse dont le logo était une sphinge. J’ai fini par découvrir qui se cachait derrière : un certain Paul Guérard, décédé en 1968. Je suis allé sur sa tombe, à Avallon. Elle n’existait plus. Rasée deux jours après le déconfinement. Il n’y avait plus qu’un emplacement vide près d’une tombe délabrée, menacée elle aussi. Comme si Guérard me disait : « Eh bien, te voilà avancé, qu’espérais-tu trouver ? Il ne te reste plus qu’à écrire à ton tour ». C’est alors, comme une évidence, que j’ai repris son label, la Select- Bibliothèque, qui avait interrompu sa course en 1939 avec le 98e roman. J’ai raconté ma découverte de Guérard [dans L’obsession du Matto-Grosse, éditions du Sandre, 2022, ndlr] et j’ai publié sous pseudo en 2022 les numéros 99 et 100, suites d’Attelages humains, et récemment le numéro 101, Fleurs de mâles.
Et vous écrirez le 102…
Comme pour tout ce que j’aime défendre, il me faut continuer, avec obstination.

20 €

FLEURS DE MÂLES,
LÉON DESPAIR, Sélect Bibliothèque, 176 p., 25 €





