Christopher Nolan n’est pas un réalisateur comme un autre. Ses films sont parmi les plus attendus des salles obscures. Avec plus de cinq milliards de recette mondiale et vingt millions d’entrées sur le territoire français, le cinéaste anglo-américain bénéficie évidemment d’un traitement particulier et en profite pour cultiver le mystère. Les intrigues de ses films ne sont jamais dévoilées, y compris au fil de bandes-annonces savamment construites.
Annoncée pour le 22 juillet, la sortie de son dixième film, Tenet, n’a jamais été remise en question même en pleine crise du Covid-19, et alors que les autres blockbusters déclaraient forfait les uns après les autres (James Bond, Top Gun 2), la Warner repoussait même Wonder Woman 1984 pour laisser le champ libre à Nolan. Le film sera tout juste reporté de quelques semaines. « Ces derniers mois, nous avons tenu informé Warner Bros de notre travail pour la réouverture des salles en accord avec les recommandations sanitaires gouvernementales, et nous attendons avec impatience que le public puisse savourer Tenet dans nos cinémas partout dans le monde », a déclaré la National Association of Theatre Owners, qui réunit la plupart des propriétaires des salles de cinéma aux États-Unis.
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La sortie sera donc mondiale, et sans aucun doute auréolée d’un succès retentissant. Bien. Une question demeure : les films de Nolan méritent-ils une gloire pareille ? Marc Obregon et Arthur de Watrigant ont pesé le pour et le contre en toute objectivité.
OUI. Il sait mettre en scène un mélodrame.
Interstellar fut jusqu’à ce jour le film le plus attendu de Christopher Nolan. Annoncé comme l’héritier de 2001, l’Odyssée de l’espace, le film rencontra le succès escompté, mais en déçut également plus d’un. Interstellar n’est pas plus un film de science-fiction que Nolan n’est l’héritier du Kubrick (et heureusement). À la différence de ce qu’il avait fait dans ses films précédents, Nolan prend ici prétexte d’un film de genre pour servir ses personnages, le grandiose est mis de côté au profit du drame humain et cela dès l’ouverture qui s’avère plus proche des Raisins de la colère que de 2001. S’il y a bien une mission de sauvetage et un vernis verbeux sur la théorie de la relativité, c’est avant tout pour mettre en scène l’impact du temps sur l’Homme, ici, en l’occurrence, l’astronaute Cooper et ses deux enfants, le voyage ne durant que quelques jours pour l’astronaute, alors qu’il s’étale sur plus de vingt ans pour ses enfants restés sur terre. On pense au prince du mélodrame, Douglas Sirk et son Mirage de la vie, lorsque dans un champ-contre-champ simple, Nolan filme Cooper en train de regarder les messages vidéo de ses enfants soudain devenus adultes. Brutal et bouleversant. A.W.
NON. C’est un scénariste prétentieux et médiocre.
À l’instar du dernier Ridley Scott et ses envolées démiurgiques absconses, Nolan souffre d’un mal hélas fréquent dans le cinéma hollywoodien contemporain : il se montre incapable d’écrire un script potable. Ses films souffrent d’incohérences fatales et de raccourcis navrants qui, malgré toute son ambition plastique, font parfois glisser son cinéma du côté du nanar luxueux. C’est particulièrement le cas dans sa trilogie consacrée à Batman, empesée par une écriture lourdingue typique des années 2000, qui donne l’impression que les personnages évoluent dans un espace minuscule et une temporalité abstraite. On est bien loin des blockbusters des années 80 qui parvenaient du moins à stimuler l’imagination en provoquant une immersion totale, et ce grâce à des scripts exigeants écrits par de vrais scénaristes et soutenus par des seconds rôles solides, ne se contentant pas d’ânonner quelques répliques sentencieuses. Les grands réalisateurs comme Kubrick ou Polanski ont toujours eu la sagesse de faire appel à de grands scénaristes, quitte à se quereller avec eux. C’est de ce genre de tensions que naissent les chefs-d’oeuvre ; en voulant tout contrôler, Nolan se perd dans des superpositions d’intrigues désincarnées, qui brouillent constamment la suspension d’incrédulité. Un rien ennuyeux, lorsqu’on se targue de représenter la nouvelle vague du blockbuster intello. M.O.
OUI. Il possède une vraie vision.
Dans un paysage cinématographique globalement arasé par l’uniformité des trucages numériques, Nolan réussit malgré tout à imposer une vision à chaque film, un vrai point de vue de réalisateur qui s’affranchit des conventions et tend parfois vers l’expérimentation pure. Son art culmine lors de scènes courtes qui impriment la rétine : une opération d’arrimage dantesque et tragique dans Interstellar, filmée d’une manière minimaliste, presque à fleur de carlingue ; une caméra embarquée à la fois mobile et réflexive dans les scènes les plus réussies de Dunkerque, des mouvements de grue inspirés et un montage nerveux qui font du début de Dark Knight un modèle de construction en matière de scène d’action urbaine. Dans le très cérébral The Prestige, peut-être son meilleur film, il opte pour un classicisme qui se tord peu à peu sous les coups de boutoir de l’altérité, jusqu’au vertige. Nolan est avant tout un metteur en scène qui se pose les bonnes questions et ne cède pas aux sirènes de la démonstration équivoque ; il suggère, tempère, manie l’ellipse et la prolepse figurative. En somme il fait du cinéma, quitte à frustrer ou à surprendre. M.O.
NON. Il sacrifie sans scrupule ses personnages.
Nolan est un excellent artificier et son dernier film, Dunkerque, est un parfait exemple de son talent. Bel objet sensoriel,son film de guerre impressionne par sa plastique, son impact et sa reconstitution mais il manque cruellement de chair. Comme dans Inception, Nolan se rêve en dramaturge pour ne se révéler qu’un grossier marionnettiste qui se tamponne de ses personnages (comme des 40 000 soldats français sacrifiés d’ailleurs). Aucune attention ne leur est apportée, ni dialogue, ni épaisseur – ils sont privés d’âme et ne servent indirectement que les ambitions esthétiques du réalisateur. Composée en trois temps – une heure, une journée, une semaine – la dramaturgie de Nolan ne fait rien de cette belle idée, se contentant de tout superposer de manière linéaire pour un résultat vidé de consistance. A.W.
Article rédigé par Arthur de Watrigant et Marc Obregon.





