Sandra (Sandra Hüller) est un écrivain célèbre du genre Angot autofictif. Allemande d’origine, elle a suivi le père de son fils, avec qui elle communique en anglais, jusqu’à un trou montagnard où ils habitent un chalet anonyme à peine fonctionnel. Semblant ne pas connaître l’existence des droits d’auteur, notre autrice vivote de traductions, alors que son français est très insuffisant. Samuel (Samuel Theis), le malheureux compagnon de Sandra, tente d’écrire des romans impubliables. Juste avant sa chute mortelle, il diffuse à tue-tête et en boucle un instrumental mariachi d’après un rap « misogyne » (sic) pour gêner l’interview que Sandra donne à une thésarde enamourée. Cette pollution sonore sera sa seule manifestation dans le film. On suppute le pauvre type, ce qu’indique la pénible scène de ménage bergmanienne en flash-back, où, bien sûr, il se fait écraser. Daniel (Milo Machado Graner) est l’enfant du succès et de l’échec. Un drame affreux, digne d’un soap mexicain, l’a rendu malvoyant (il aurait pu y laisser la vue, mais s’il y voyait vraiment que dalle, il n’y aurait pas eu de film). Son border collie, Snoop (Snoop), qui veille sur lui, est le meilleur acteur de ce film intégralement bâti sur du sable.
Faible, faux et stupide…
Le récit obéit à un double mouvement: accuser Sandra en surface, qu’on voit vite suspectée puis jugée et, plus insidieusement enregistrer chaque défaillance de Samuel. La balance penche d’un côté, puis de l’autre, puis elle ne bougera plus car, en 2023, une femme ne peut évidemment pas être coupable de quoi que ce soit. L’ambiguïté n’y est donc qu’un trompe-l’œil. Ce féminisme dissimulateur opte pour des rebondissements qui se voudraient haletants mais qui nous ennuient avec leurs ressorts médiocres, le der- nier ayant même trait au vomi de chien. Quant au contenu humain du film, il se réduit à compiler les faiblesses masculines sans dénicher une seule féminine qu’on pourrait mettre en regard. Pour Triet, l’homme se définit par une somme de défauts: impuissance, envie, culpabilité, ressentiment… En face, l’héroïne est un bloc de dénégation vendu par le jeu sans nuances de Sandra Hüller, spongieuse et insipide comme du gouda sous-vide.
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La fausseté des situations rend les acteurs chancelants: l’excellent Swann Arlaud en est réduit à jouer Tintin avocat; Antoine Reinartz, l’ex-béguin qui fustige les réflexions « sexistes » du procureur, aboie et arbore une boule à zéro qui tendrait à prouver que son Camus préféré ne s’appelle pas Albert. L’usage des langues, qui aurait pu rendre le film passionnant, se limite à la mise en avant de l’anglais, idiome international des films de procès; Sandra inculpée récuse l’allemand, ce qui vaut quand même mieux à l’export.
Mais aussi prévisible et vide
Le plus pervers du film reste la mise en rapport du père et du chien, initié par le seul plan intrigant, Snoop cheminant seul au milieu des policiers jusqu’à la photo de Samuel. Le border collie remplace de fait avantageusement le père, et sa castration symbolique – le dressage militaire des chiens d’aveugles – lui vaudra la vie sauve, là où les mauvaises passions du père entraîneront sa perte. Sans ami ni famille qui viendraient témoigner à la barre, l’homme est déjà oublié, et quand sa voix post-mortem résonne dans le tribunal, elle marque surtout la libération de la femme d’un joug que le film aura limité à une jalousie artistique risible. L’autopsie du couple que nous promettait Triet, avec sa pompeuse référence à Anatomy of a murder d’Otto Preminger (1959) se révèle au final l’antienne habituelle du jeune cinéma français, une énième condamnation sans enjeu car sans représentation de cet épouvantail qu’on nomme « mâle toxique ».





