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[Cinéma] Esterno notte : qui a tué Aldo Moro ?

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Publié le

27 mars 2023

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Mini-série chorale sur les derniers jours d’Aldo Moro, « Esterno notte » marque le retour gagnant de Marco Bellocchio après quelques films dispensables.
Esterno notte

Extrêmement bien reçue en Italie et en France, la première série de Marco Bellocchio, Esterno notte, est consacrée à l’enlèvement et l’assassinat en 1978 d’Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, sujet qui lui avait déjà inspiré son film le plus réussi depuis vingt ans, Buongiorno, Notte (2003). Le changement d’axe est patent puisque on y suivait en un huis-clos les affres d’une jeune brigadiste devenue la geôlière de Moro ; d’abord farouche partisane de la cause révolutionnaire, elle tournait insensiblement casaque devant l’inflexibilité de son leader.

La série offre une vue plus panoramique en centrant tous les épisodes sur un personnage – sauf le dernier – du futur otage à son élève préféré devenu ministre de l’Intérieur, du pape à une brigadiste (plus lointainement concernée que dans Buongiorno, Notte) pour terminer sur l’épouse de Moro. Si le film fouillait l’inconscient de la jeune brigadiste – à qui Maya Sansa prêtait son beau visage expressif –, la série ne sonde rien moins que l’inconscient d’un pays face à la cruelle mise en application des thèses de René Girard sur le bouc émissaire, comme s’il fallait que meure Aldo Moro pour que le pays se relève. L’abandon du président par tous ses amis politiques fut consommé dans l’ombre, par de multiples actes manqués, devenant un véritable feuilleton médiatique.

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Dès leurs titres, film et série insistent sur l’élément nocturne ; Bellocchio est passé maître dans l’art de filmer la nuit, intérieure ou extérieure, comme on le voit dans la longue et splendide séquence où Moro rentre dans l’appartement silencieux, presque étranger, où dorment ses proches. Pour inverser une fameuse citation shakespearienne, les rêves sont faits de notre étoffe, ce que souligne les conclusions presque jumelles des deux Notte, enchaînant chaque fois une fin fantasmée et onirique avec une autre réelle, matérialisée notamment par des images d’archives. Dans Buongiorno, Bellocchio laisse Moro s’enfuir après que la jeune brigadiste a drogué ses compagnons ; il déambule au petit matin, non loin du Palazzo della Civiltà Italiana, dans un décor de peinture métaphysique à la De Chirico, motif d’étrangeté rendu à lui-même. Dans Esterno, le même Moro se remet de sa détention à l’hôpital où il désavoue l’ensemble de ses collègues en annonçant sa démission de la Démocratie chrétienne (mots qui furent écrits par Moro dans une lettre dévoilée après sa mort), bouclant sur le premier épisode où la même scène apparaissait une première fois.

Le traitement du personnage est très différent entre le film et la série. C’est plus une idée, un esprit, voir un fantôme dans Buongiorno (et en tout cas, une figure paternelle bien qu’abstraite pour la jeune brigadiste orpheline). Dans Esterno, c’est un homme en chair et en os avec un passé, et bien plus clairement une figure christique (comme on le voit dans une vision pascale du pape, Moro portant sa croix comme pour une procession). Le fantasme Moro a donc pris chair. Le contenu politique, assez allusif, dans Buongiorno, passe au premier plan dans Esterno, où est clairement mis en accusation le désir de concorde nationale que vise le président de la D.C. en souhaitant faire entrer les communistes dans le gouvernement, au grand dam de son parti. Il devient donc l’homme à abattre pour ses amis et ennemis politiques.

On peut trouver réducteur et douteux ce rétrécissement causal qui semble épouser les propres convictions de Bellocchio, jadis communiste, puis maoïste, avant un glissement insensible vers la social-démocratie

Et c’est là que l’angle choisi par Bellocchio incommode légèrement, qui accumule les pièces à conviction plus ou moins critiques contre la papauté et la D.C. Ces deux milieux sont représentés par le biais principal d’une satire à la Sorrentino (Andreotti ressemble à un parrain des Soprano à peine expurgé de l’horrible Il Divo), alors que sont inexplicablement épargnés les brigadistes, figurés ici par une jeune mère et son compagnon, tous deux ayant du sang sur les mains mais n’en refusant pas moins le meurtre à venir. De leur côté, un dirigeant communiste profère une ou deux répliques sibyllines d’oracle sans poids sur les affaires humaines. Le poids de la mort de Moro est donc, pour Bellocchio, à mettre du côté de ses amis, comme on le voit sans ambages avec la scène de l’assassinat, procédant par omission (et d’ailleurs absente de Buongiorno) ; les mitraillettes qui l’abattent dans le coffre de la voiture où il sera retrouvé sont présentées symétriquement de chaque côté du cadre, sans qu’on puisse voir autre chose que les mains des assassins.

On peut trouver réducteur et douteux ce rétrécissement causal qui semble épouser les propres convictions de Bellocchio, jadis communiste, puis maoïste, avant un glissement insensible vers la social-démocratie (sans atteindre toutefois le stade sénilo-morbide du lamentable Moretti). Ceci dit, il ne faut pas oublier que le Moro de Bellocchio est aussi un cousin du Prince de Hombourg, qu’il a jadis adapté en un beau film imparfait. Le héros kleistien, vainqueur d’une bataille où il a désobéi à son oncle, voit en guise de gloire se refermer les portes de la prison et le menacer une condamnation à mort pour indiscipline. Le bandeau qui occulte sa fin tombe devant les ors d’un mariage impromptu dont le statut restera incertain et irréel, ce que ne lèvera pas l’ambiguïté de la dernière réplique, alors que le Prince se demande si tout ceci n’est pas un rêve : « Quoi d’autre ? ».

De Esterno notte, assez passionnante série jusque dans ses impasses, on retire l’idée que l’union nationale imaginée par Moro fut le songe de l’Italie et qu’il dût seul en payer le prix. On pourrait retourner une autre sentence célèbre de Hölderlin : là où croît ce qui sauve, croît aussi le péril.


ESTERNO NOTTE de Marco Bellocchio, série en 6 épisodes diffusée sur Arte jusqu’au 12 juillet 2023

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