Et si les festivals, avant de décerner des récompenses, servaient à dresser des passerelles impromptues entre les films ? L’année dernière à Cannes, deux des plus beaux films repartis bredouilles traitaient d’une passion interdite entre une femme adulte et un jeune adolescent, son beau-fils (L’Eté dernier, Catherine Breillat) ou un stagiaire rencontré sur son lieu de travail (May December, Todd Haynes). Ce dernier a même, curieusement, une scène en commun avec la Palme d’or infernalement fêtée partout, Anatomie d’une chute : insatisfait de l’interview que donne une proche à une solliciteuse plutôt intrusive, un familier masculin se réfugie au-dessus de la cuisine pour marquer sa désapprobation par une musique poussée à plein volume.
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Si Justine Triet enfonce le clou sur une séquence interminable qui lance l’intrigue, l’écart sonore dure à peine quelques secondes chez Haynes : c’est que le bas bruit est bien la norme de May December, subtile comédie de mœurs qui voit une actrice rendre visite au modèle de son futur rôle, une femme mariée condamnée pour avoir dévoyé un collégien avec qui elle a fait sa vie, une fois passée la case prison (les scénaristes Samy Burch et Alex Mechanik se sont clairement inspirés de l’affaire Mary Kay Letourneau qui défraya la chronique aux Etats-Unis dans les années 90). Réputé mais distant, le cinéma de Todd Haynes a généralement privilégié le style à la substance, sauf depuis quelques films comme le très balourd Dark Waters, fiction de gauche paranoïaque, rafraîchissante comme un bain de mazout. Une forme d’équilibre est retrouvée dans May December qui exploite les ressources de la mise en scène pour faire pencher le sujet vers l’indécidable. Les figures éprouvées – zooms avant ou arrière, décadrages, contrejours – proclament l’impossibilité de cerner, voire de regarder simplement en face un cas de détournement de mineur, de ses causes à ses aboutissements.
La lassitude après la passion
Le fantasme et l’imaginaire assaillent la comédienne-enquêtrice dès son arrivée à Savannah, Georgie, comme on le voit aux miroitements divers et jeux d’optiques qui accompagnent le trajet. Malgré sa superbe, la maison au bord de l’eau semble peu habitable par la famille mixte (le jeune père de trois adolescents est d’origine coréenne). Un toit en pente douce sert réquemment de refuge, au risque de chancellement sinon de chute L’atmosphère à la John Cheever de l’anniversaire qui ouvre le film annonce déjà ce déséquilibre à l’œuvre dans tout rapport humain, cette non-concordance qui annonce le futur désenchantement. Dans May December, chaque cadeau est un piège, et l’amour le premier qui, puissant et volatil, ne semble apporter ici que ruine et frustration. Sa durée révèle les névroses ; on peut voir le couple principal comme une projection dans le temps de celui formé par la veuve et le jardinier de Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955) qui avait déjà inspiré à Haynes un remake assez franc, Loin du Paradis, en 2002. La passion purgée, ne restent que lassitude, incompréhension et gouffre de la différence d’âge.
Le fantasme et l’imaginaire assaillent la comédienne-enquêtrice dès son arrivée à Savannah, Georgie, comme on le voit aux miroitements divers et jeux d’optiques qui accompagnent le trajet.
À rebours des clichés, ce n’est plus la femme qui serait devenue trop vieille pour l’homme, mais l’homme qui serait trop attardé pour la femme, bloqué au stade pré-adulte. Si l’ex-ado devenu radiologue se délasse en élevant des papillons rares, il saisit surtout des êtres ce qui les annonce (œufs, chenilles, chrysalides) et ce qui en restera (les os). L’expérience intermédiaire, la maturité, voilà qui lui échappe, ce qui fait de lui un papillon condamné à peu. Avec sa carrure à la Rock Hudson, Charles Melton conjugue la prestance et une souffrance sans objet. Quant à l’épouse – qui incarne le « décembre » du titre, quand lui représente « mai » – elle est remarquablement interprétée par Juliane Moore qui fait le grand écart entre normalité et monstruosité à partir d’infimes détails. La gravité étouffée de leurs scènes contraste avec le troisième côté du triangle, la comédienne Actor’s studio – jouée par Natalie Portman – qui cherche à percer le mystère de la scandaleuse en s’insinuant partout où c’est possible. Portman, peut- être parce qu’elle produit le film, à tendance à rallonger sa sauce, notamment un très long plan-séquence où elle révèle la médiocrité humaine et professionnelle de son personnage. Si les rôles de mauvaises actrices sont toujours délicats, surtout quand ils sont tenus par des comédiennes à la technique avérée, la performance de Portman reste cependant assez juste, ce qui a le mérite de mettre en valeur le personnage de Juliane Moore.
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Un mille-feuille amer
May December est un film à l’onctuosité trompeuse, un mille-feuille de strates qui tente de prendre au piège le southern comfort, cette hospitalité du Sud, matérialisée par les pâtisseries de Grace, et derrière elle, l’américanité suprême, cet art de donner le change par un sourire en pleine tempête. L’amer qui s’y cache prendra le visage de la trahison, du malheur, de l’impossibilité pour tous de se dépasser. Le thème du Messager de Joseph Losey, signé Michel Legrand, revient inlassablement rappeler à tous que les contrevenants vivent rarement heureux avec beaucoup d’enfants. Il est cependant laissé à la génération suivante la possibilité de refuser l’héritage. Le sens de la dernière scène – une caricature outrée de la séduction originelle évoquant le Paradis perdu – réside peut-être dans l’issue imprévisible de toute expérience. Comme s’il ne restait qu’à flatter les apparences ou s’y noyer sans rémission.
MAY DECEMBER (1h57), de TODD HAYNES, avec Natalie Portman, Juliane Moore, Charles Melton, en salles le 24 janvier





