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Après le western cannibale Bone Tomahawk et le film carcéral Section 99, S. Craig Zahler propose un polar sombre et magistral offrant son grand retour à Mel Gibson. Malheureusement, il sort à nouveau directement en vidéo. Les cons…
A l’exception de quelques (rares) productions de l’ogre Netflix, un film qui saute la case salle obscure ne fleure pas l’œuvre géniale, sinon pour les inconditionnels du bouddhiste obèse Steven Seagal et pour les groupies crétines des dérivés d’American Pie. Il existe pourtant une autre catégorie : celle des films de puristes refusant le formatage d’Hollywood et éconduits par des distributeurs myopes qui ne disposent pour ce genre que de l’étagère Chuck Norris. Le réalisateur américain S. Craig Zahler est habitué à un tel cas de figure : radical, violent, singulier, roboratif, son cinéma n’a pas encore eu droit aux honneurs des salles. Avec Traîné sur le bitume, on aurait pu espérer qu’il subirait un autre sort, pouvant arguer d’un genre populaire : le polar ; et du retour d’une vieille gloire : Mel Gibson. Caramba ! Encore raté.
COMBUSTION LENTE
Le canevas est simple : deux policiers se voient suspendus pour usage abusif de la force après une arrestation musclée. À court d’argent, ces deux représentants de l’ordre basculent alors de l’autre côté de la loi pour s’arroger une compensation et prennent en filature de dangereux braqueurs afin de s’emparer de leur futur butin. Si S. Craig Zahler lorgne du côté du polar urbain à la Michael Mann relevé d’effets à la Tarantino, on perçoit dès les premières minutes que son parti-pris est plus insaisissable. C’est une combustion lente que le réalisateur nous offre, comme celle de la cigarette posée à côté de Mel Gibson en planque. Bénéficiant d’un découpage précis et d’une ambiance sonore très travaillée, Traîné sur le bitume dégage immédiatement une atmosphère lourde, âpre, presque asphyxiante. Si l’on croit deviner le programme, les pistes sont rapidement brouillées et la déflagration prévue devient incertaine.
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À première vue respectueux du genre, S. Craig Zahler va progressivement sulfater les codes, non pour imposer un formalisme prétentieux mais pour accroître la dimension humaine de son film. Si Zahler renonce à limiter celui-ci à sa simple efficacité narrative, c’est pour inviter le spectateur dans l’intimité de ses personnages, prendre le temps nécessaire à dévoiler leurs âmes, privilégier leurs points de vue subjectifs de manière à ce que l’action résulte réellement des conséquences de leurs choix et non d’une mécanique scénaristique artificielle. Le réalisateur américain s’autorise même à mi-parcours la longue introduction d’un personnage secondaire. Sa mise en scène est épurée et magistrale : chaque cadre est réfléchi, chaque découpage minutieux, aucune esbroufe, mais une maîtrise absolue de l’espace et du temps, qu’il s’agisse de filmer une planque depuis l’intérieur cuir d’une voiture ou une fusillade débridée à la OK Corral.
DERNIÈRES NOUVELLES DE L’AMÉRIQUE
Si la photographie confère au film une atmosphère crépusculaire, Traîné sur le bitume surprend également par ses dialogues. Zahler use de ruptures, jamais incohérentes, nous faisant osciller entre des répliques qui claquent et des plages d’une profonde mélancolie. Le duo de flics devenus ripoux prend ainsi une épaisseur remarquable, Mel Gibson et Vince Vaughn ravivant par ailleurs le souvenir d’une époque révolue où le mâle blanc, même borderline, demeurait héroïque. Il se montre cependant contraint d’évoluer dans un monde qu’il ne comprend plus, un monde partitionné, où le flou règne jusque dans la différence des sexes et où la morale dictée par les réseaux sociaux sape un ordre décrié mais qui parvenait à maintenir tant bien que mal un équilibre pas si injuste. Un magnifique film de genre, sombre et radical, qui présente une image désenchantée de l’Amérique, et met en scène cette classe moyenne qui fit Trump, une classe dépossédée sur tous les plans : politiquement, financièrement et culturellement.
TRAÎNÉ SUR LE BITUME (2 h 38 min) de S. Craig Zahler Avec Mel Gibson, Jennifer Carpenter, Vince Vaughn. Disponible en VOD, DVD et Blu-ray
Arthur de Watrigant
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