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[Cinéma] When evil lurks : la déchéance du cinéma d’horreur

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Publié le

2 avril 2024

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La sortie du terriblement décevant When Evil Lurks, pourtant auréolé d’une réputation sulfureuse après son passage en festivals, est l’occasion de se pencher un peu sur les récentes mutations du cinéma d’horreur. Un cinéma trop longtemps cantonné au genre, qui rêve désormais de gagner ses galons auprès d’un public plus large et d’avance sensibilisé à sa cause, en se rêvant plus adulte, plus intello, plus tout. On vous spoile : c’est raté.
© When evil lurks

C’est l’histoire d’une success story comme Hollywood se plaît tant à les fabriquer. Et tant pis si elle fait de l’ombre… à Hollywood, justement. Le studio A24, encore inconnu par le grand public il y a cinq ans, est devenu incontournable du moins si l’on veut être à la mode et s’inscrire dans un genre qui a fait école : « l’horreur élevée », ou elevated horror. Soit une nouvelle étiquette fomentée de toutes parts par la critique ou par les pontes d’A24 qui semblent autant doués en communication virale que dans l’art d’emballer du réchauffé avec esbroufe. A24 se fait connaître dans les années 2010 en distribuant quelques films indépendants à succès, dont le rigolo Spring breakers d’Harmony Korine.

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De fil en aiguille, le distributeur se fait une petite réputation et il prend à ses deux fondateurs, Daniel Katz et David Fenkel, des rêves de grandeur. De fait, Hollywood est en pleine mutation et il y a des parts de marché à prendre : alors que les grands studios et les plateformes de streaming se livrent à un combat sans merci, le cinéma indépendant pourrait reprendre à son compte des pans entiers de la culture pop que cette lutte fratricide a mis au rancart, dont, bien évidemment le cinéma d’horreur.

De mal en pis

N’importe quel (vrai) amateur de cinéma d’horreur vous le dira : c’était mieux avant. Pourtant, le cinéma fantastique affiche une forme insolente à l’heure où les spectateurs boudent les salles. Comme s’il restait, notamment auprès d’une certaine partie de la jeunesse, un besoin de rite fédérateur, rôle que le cinéma d’horreur joue avec plus ou moins de bonheur depuis son couronnement dans les années 50 et l’avènement de la culture populaire. Pourtant, il semblerait que si les foules continuent de se presser dans les salles pour y admirer des meurtres en série, c’est d’abord par automatisme. À ce titre, la production horrifique, passé l’âge d’or des années 70-80, a ronronné pendant au moins deux décennies dans une logique de producteur paresseux : accumuler les effets, essorer les franchises à succès, et pointer des catégories de public-cible aisément identifiables.

Le studio A24, encore inconnu par le grand public il y a cinq ans, est devenu incontournable du moins si l’on veut être à la mode

Il faut dire que le cinéma fantastique asiatique, enfin désenclavé par la grâce du mondialisme culturel, a porté un sacré coup au cinéma d’horreur occidental, ringardisant au début des années 2000 les névroses un peu frelatées du WASP des années 80. Le serial killer masqué ou le zombie pataud semblèrent brusquement bien inoffensifs face aux spectres japonais et coréens, si insidieusement féminins, et réhabilitant une figure viscérale qu’on croyait enterrée : celle de la sorcière. Le cinéma américain s’en est bien sûr emparé, toujours prompt à copier ce qui marche, signant même certains succès (le très bon et très surprenant remake de Ring par Gore Verbinski). Las, ce nouveau souffle s’est vite tari: l’horreur à l’asiatique, comme les restaurants de sushis, est devenue elle-même une franchise pillée. Depuis, l’inspiration semble manquer. Faute à une impression de réalité qui s’étiole à mesure que la gouvernance numérique fracture le consensus culturel.

Esbroufe et communication virale

C’est là qu’intervient A24. À une époque où la pop culture est devenue un savoir, on ne peut plus parler aux spectateurs en termes de divertissement. Il faut conforter le fandom (la sous-culture de fans) dans ses certitudes : celle d’appartenir à une élite intellectuelle. Il faut déguiser le cinéma d’horreur en cinéma convenable, c’est-à-dire réflexif, arty, éventuellement woke. Toute une génération s’engouffre alors dans la brèche ouverte par A24 : Robert Eggert, tâcheron qui maquille ses croûtes en films d’auteur avec des références candides à Bergman ou à l’expressionnisme allemand (The Witch, The Lighthouse) mais aussi Jordan Peele, afro-américain en qui la critique voit le premier réalisateur de film d’horreur à adopter un « point de vue racisé », oubliant au passage que Romero et Carpenter ont déjà épuisé ce sujet quarante ans plus tôt.

Il faut déguiser le cinéma d’horreur en cinéma convenable, c’est-à-dire réflexif, arty, éventuellement woke.

Le tout est emballé adroitement par A24, passé maître dans l’art de rentabiliser et marqueter ses contenus, de donner à ses productions la même signature visuelle – le plus souvent un écho fantasmé des années 80. Le studio qui se targue également de donner une liberté totale à ses réalisateurs, quitte à les embarquer dans de véritables tunnels narcissiques (voir le pensum psychanalytique Beau Is Afraid). Malheureusement ce qu’A24 ne semble pas comprendre, c’est l’importance d’un producteur dans le processus de création d’un film. En donnant à nouveau carte blanche aux réalisateurs, le studio pense naïvement renouer avec le « Nouvel Hollywood » des années 70, mais ce n’est pas suffisant.

Petits malins et grandes ambitions

Outre Jordan Peele, la figure de proue de ce mouvement, c’est probablement le new-yorkais Ari Aster qui s’est fait connaître en surfant tour à tour sur deux sous-genres ultra-ressassés du cinéma d’horreur, d’abord l’horreur intimiste et familiale façon Rosemary’s Baby (Hérédité), et ensuite la « folk horror » avec Midsommar. Deux réussites notoires qu’on peut attribuer à un petit malin qui connaît parfaitement les tropes du genre et qui sait les tordre afin de les revivifier aux yeux du public. La critique n’y a vu que du feu. Voilà comment se fabriquer l’image d’un grand cinéaste à peu de frais : par l’astuce. Reste que ces deux coups d’essai réussis passeront difficilement le cap de la longévité, tant ils appartiennent à leur époque et à une tentative délibérée « d’impressionner ». Même chose pour le film argentin When Evil Lurks, qui sort ce mois-ci après s’être taillé une solide réputation de « shocker » dans les festivals, et qui fait figure de cas d’école.

Reste que ces deux coups d’essai réussis passeront difficilement le cap de la longévité, tant ils appartiennent à leur époque et à une tentative délibérée « d’impressionner »

S’il ne fait pas partie de l’écurie A24, il en partage les ambitions artistiques: sortir des marges du genre et proposer un cinéma d’horreur qui serait à la fois mature, sérieux, tout en discourant sur les névroses profondes du pays et en assumant des scènes ultra- frontales clairement destinées à sortir le spectateur de sa zone de confort : une femme enceinte qui se suicide à coups de hache dans le visage, une fillette dévorée par un chien… Manque de bol, le film de Démian Rugna échoue complètement à force de trop se prendre au sérieux.

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Voilà, au fond, à quoi joue cette nouvelle vague du cinéma d’horreur: en se mettant des œillères et en refusant d’avouer sa nature de divertissement populaire, cette génération se contente de paralyser le genre dans une posture quasi-universitaire. Car ce qu’oublient au final tous ces jeunes réalisateurs et producteurs, baignés dans la culture pop depuis toujours et par conséquent incapables de faire autre chose que du « méta » (universitaire ou parodique) c’est que le cinéma d’horreur des années 70 et 80, celui qui les a marqués, s’est toujours inscrit dans une logique de production, de rendement, des choses qui les font pourtant se pincer le nez. C’est précisément parce que le cinéma d’horreur classique était un cinéma « d’exploitation », qu’il s’est fabriqué dans l’urgence, qu’il a révélé son caractère universel et sa puissance d’évocation.

WHEN EVIL LURKS (1 h 39), de DEMIAN RUGNA, avec Ezequiel Rodríguez, Silvina Sabater, Luis Ziembrowski, en salles le 17 avril.


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