« COMEDY UNLEASHED » LIBÈRE LA COMÉDIE

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Un nouveau club de stand-up dédié à la liberté d’expression réunit à Londres une bande de dingues qui n’ont peur de rien. Andy Shaw et Andrew Doyle, ses deux fondateurs, sont récompensés pour leur audace. Reportage. 

 

Le référendum sur le Brexit a eu sur la vie politique britannique l’effet d’un séisme dont on n’a pas fini de ressentir les répliques. Certaines sont plus inattendues que d’autres, comme ce mouvement de libération de la comédie, lancé à l’initiative d’Andy Shaw et Andrew Doyle. Ils ont vu dans le vote de juin 2016 un sursaut démocratique opportun qu’il ne fallait pas laisser sans suite. Une partie du pays s’était exprimée, que l’on n’avait plus entendue ; selon l’expression galvaudée, la parole s’était « libérée », alors pourquoi ne pas, dans la foulée, affranchir la comédie ?

 

Voter Tory ?

 

Comedy unleashedleash, c’est la laisse, unleashed, qui n’est plus en laisse – voilà le nom qu’Andy Shaw et Andrew Doyle ont donné à l’événement qu’ils organisent tous les deuxièmes mardis du mois. Comedy unleashed donnerait, en Français, « la comédie dé-chaînée ». Le principe est simple : si c’est drôle, c’est drôle. Dix comiques du meilleur acabit se relaient sur scène pendant trois heures de spectacle.

 

 

Le club se réclame de la liberté d’expression. « C’est dur de faire carrière dans le stand-up. Du coup, les artistes ont tendance à prendre de moins en moins de risques. Ils se plient à la bonne pensée, s’attachent à ne froisser personne. Résultat : on s’ennuie. N’oublions pas la tradition anglaise des clubs ouvriers de comédie. On ne se souciait pas de “ne pas offenser”. C’était brutal, animé et arrosé. Nous demandons aux comiques qui se produisent chez nous d’éviter l’autocensure », explique Shaw.

 

« Les sketchs sur les xénophobes qui ont voté pour le Brexit, on n’en peut plus. D’abord c’est faux. Ensuite c’est pas drôle vu que tout le monde les fait. Depuis une dizaine d’années, la comédie est devenue consensuelle et politiquement homogène. Le fait que vous ayez du talent est secondaire. Ce qui importe pour être programmé à la télé ou dans les clubs, c’est de penser comme il faut. Quel meilleur moyen d’étouffer toute créativité ? » note Doyle.  

 

Un comique de droite ? Le show-biz n’en croit pas ses yeux. Norcott est alors invité dans les émissions politiques et humoristiques, sa notoriété flambe. Le féminisme, les politiques communautaires, il se moque de tout.

 

Ni lui ni Shaw n’ont de goût pour la doxa contemporaine. Andy Shaw, informaticien, vit dans le Yorkshire et travaille à Londres mais il a trouvé le temps de rédiger un Dictionnaire du post-modernisme, album satirique illustré qui recense toutes les expressions les plus creuses apparues ces derniers temps : durable, fake news, genderfluid, organique, intersectionnalité, néolibéral, mansplaining, etc.

 

« Le vocabulaire doit évoluer avec l’usage. Or ce jargon imbécile nous est imposé d’en haut par la pub, les médias, la classe politique », affirme Shaw, dont les deux livres de chevet sont Hommage à la Catalogne et Le Quai de Wigan, de George Orwell. Andrew Doyle habite à Stevenage (45 km au nord de Londres). Issu d’une famille ouvrière catholique d’Irlande du Nord, il a poussé ses études jusqu’à obtenir un doctorat en littérature de la Renaissance à Oxford, après quoi il a tourné le dos au milieu universitaire pour écrire.

 

 

L’été dernier, il présentait dans le West End son sixième one-man show « Thought crimes » (Pensées illégales). Il a adapté pour le théâtre Huckleberry Finn, l’œuvre de Mark Twain, et Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Tous les quinze jours, il commente la revue de presse du matin sur Sky News. Il multiplie les travaux littéraires, préfaces, biographies.

 

Enfin, Doyle co-écrit les sketchs du très populaire Tom Walker (alias Jonathan Pie) dont le spectacle fait salle comble à travers le Royaume-Uni. Pour autant, Tom Walker n’a pas manqué de se libérer pour le Comedy Unleashed du mardi 11 décembre. « Nous avons chaque fois au programme une ou deux têtes d’affiche, me dit Shaw. Ils nous offrent la primeur de leurs textes. Ils savent que chez nous, ils peuvent tout tenter ».

 

En novembre, l’excellent Geoff Norcott est même monté sur scène avec son ordinateur en guise d’anti-sèche pour interpréter des textes inédits. Un tabac ! Norcott est connu comme le comique conservative depuis qu’en 2013 il a annoncé sur scène qu’il votait tory. « On m’a soupçonné de faire ça pour me faire remarquer, juste par cynisme. En réalité, je me suis dit : je vais essayer quelque chose qui n’a jamais été fait. C’est une démarche artistique comme une autre ».

 

Robe en lamé argenté, talons aiguilles maximum et perruque considérable, Vanity von Glow emballe le public de « Comedy Unleashed » avec ses chansons entrecoupées du récit plein d’ironie de ses déboires professionnels.


Un comique de droite ? Le show-biz n’en croit pas ses yeux. Norcott est alors invité dans les émissions politiques et humoristiques, sa notoriété flambe. Le féminisme, les politiques communautaires, il se moque de tout. Les inventions de la gauche victimaire ne l’intimident pas une seconde : « Je viens du monde ouvrier. Mon père était syndicaliste, ma mère orpheline, tous deux handicapés, et pour se faciliter la vie ils ont divorcé ! J’ai grandi dans une cité. Alors le “privilège blanc” dont nous bassinent les anti-racistes… je ne vois pas très bien à quoi ils font référence ».

 

Recueillir les excommuniés

 

Autre star récurrente, l’imposant Will Franken, diplômé en littérature anglaise du XVIIIe et authentiquement fou. Il incarne un millier de personnages, depuis la greluche de la BBC jusqu’au gros bras de l’Amérique profonde en passant par l’imam djihadiste des Midlands ou Stephen Hawkins participant à une réunion des Alcooliques Anonymes. Franken a grandi dans le Missouri mais il est amoureux de l’Angleterre. Il ose tout et le public étouffe de rire.

 

 

Comedy Unleashed accueille aussi les nouveaux talents comme Joleed Farah (« Je suis somalien. Ceux qui ont fait de la voile dans l’Océan indien, vous avez dû croiser des gens de chez moi »), Konstantin Kisin (« Je suis russe. Ma femme est ukrainienne… très indépendante ».) ou Claire Callaghan qui part hardiment à l’assaut de #metoo.

 

Troisième catégorie : le club se fait une règle d’accueillir les excommuniés du métier. Le flamboyant travesti travailliste Vanity von Glow (« une superstar internationalement méconnue », ainsi se présente-t-elle), a participé en mai dernier au Day for freedom, manifestation pour la liberté d’expression lancée par Tommy Robinson (co-fondateur de l’English Defence League). Sa présence dans le même périmètre que Robinson, Vanity von Glow l’a payée cher. Ses spectacles ont été déprogrammés. Les patrons des salles dans lesquelles elle se produisait ont fait savoir sur les réseaux sociaux qu’ils ne travailleraient plus avec elle.

 

 

« La gauche pratique la culpabilité par association. Le seul fait de s’afficher aux côtés de quelqu’un considéré comme infréquentable fait de vous un pestiféré », explique Andrew Doyle. Robe en lamé argenté, talons aiguilles maximum et perruque considérable, Vanity von Glow emballe le public de Comedy Unleashed avec ses chansons entrecoupées du récit plein d’ironie de ses déboires professionnels.

 

Le Russe Konstantin Kisin est revenu en décembre sur la scène de Comedy Unleashed pour partager l’aventure que voici : l’Association étudiante de l’université londonienne SOAS (School of oriental and African studies – l’équivalent de notre Inalco) l’invite à participer à une soirée de comédie le 23 janvier 2019.

 

Lire aussi : L’ESSENCE DE L’HUMOUR

 

Le 10 décembre, Konstantin reçoit un « protocole de bonne conduite » à signer et retourner. Le titre parle de lui-même mais le texte, à tonalité doucereuse, vaut son pesant d’autoritarisme : les bénéfices de l’événement seront reversés à l’Unicef, l’objectif de la soirée est de créer un « espace sécurisé » qui permette à tout un chacun de profiter de ce moment de comédie « dans un environnement de joie, d’amour et de partage. En signant ce contrat, vous vous engagez à respecter notre politique de tolérance zéro envers tout propos ayant trait au racisme, sexisme, classisme, dénigrement de l’âge ou du handicap, homophobie, biphobie, transphobie, xénophobie, islamophobie ou anti-religion ou anti-athéisme. Tous les sujets abordés devront l’être de façon respectueuse et correcte ».

 

 

« Incidents de haine »

 

S’étant fait porter pâle auprès de SOAS pour ladite soirée de janvier, Konstantin Kisin a régalé le public de Comedy Unleashed en lisant in extenso le contrat en question sous des hurlements de rires mâtinés d’effarement : « Je vais maintenant vous faire mon spectacle dans le respect de la lettre mais aussi de l’esprit de ce contrat, en m’assurant de n’offenser personne : je m’appelle Konstantin Kisin. Merci beaucoup ! Bonne soirée ! » Et il a quitté la scène. Standing ovation. La réaction du public a de quoi rassurer.

 

Le lendemain, le sketch de Kisin, posté sur Twitter, déclenche un raout médiatique couvrant un large spectre, de la BBC à Fox News. L’affaire remue donc jusqu’à l’Amérique. Kisin est la star du moment. L’association étudiante lui aura rendu un fier service sans le vouloir (les imbéciles sont pleins de ressources). Sur Fox, c’est Tucker Carlson qui l’interviewe. Il rappelle que Kisin est né en Union soviétique. « Oui, quand j’ai lu ce contrat, je me suis tout de suite senti chez moi », plaisante Kisin.

 

« L’antipathie, le dédain, le ressentiment, ces émotions humaines tombent sous le coup de la loi. Pas d’enquête, c’est la perception de la victime qui compte. Les relations humaines sont fliquées, dit Andrew Doyle.

 

Surtout ne vexer personne mais que chacun reste à sa place. « On m’a décrit comme un comique LGBT. Je ne suis ni lesbienne, ni bisexuel, ni transgenre, ni queer. Je suis seulement gay. Et cela ne me définit pas, dit Andrew Doyle. Cette façon de classer les gens, c’est déshumanisant. Ils ne cessent d’ajouter des lettres à cet acronyme qui n’en finit pas, dans un esprit d’élitisme bourgeois grotesque ». Et les vigilants sont à l’affût.

 

Leo Kearse, après un sketch sur le changement de sexe interprété à Comedy Unleashed, a lui aussi été déprogrammé d’un festival. « Il a été accusé de transphobie. Or il se trouve qu’il a co-écrit ce sketch avec son partenaire de l’époque, qui était justement transgenre. On est en pleine folie ! » raconte Doyle.

 

 

D’où vient la censure ? Des réseaux sociaux, indéniablement, où la foule anonyme, prompte à réclamer des sanctions, orchestre des campagnes de protestation contre le moindre propos déviant. Mais pas seulement. Au Royaume-Uni, le « discours de haine » est passible de sanctions juridiques. La police britannique, apôtre du vivre-ensemble, encourage la délation « d’incidents de haine ». Est ainsi qualifié : « tout propos ressenti par la victime, ou par un témoin, comme motivé par le préjudice de son auteur envers la race, la religion, l’orientation sexuelle, le handicap de la victime ou le fait qu’il est transgenre ». Glaçant.

 

« L’antipathie, le dédain, le ressentiment, ces émotions humaines tombent sous le coup de la loi. Pas d’enquête, c’est la perception de la victime qui compte. Les relations humaines sont fliquées, dit Andrew Doyle. C’est catastrophique, malsain et dangereux. Le Communications Act de 2003 interdit de mettre en ligne des « propos offensants ». L’année dernière, 3 000 personnes ont été arrêtées pour des dérapages verbaux, blagues ou propos de mauvais goût. On se retrouve à défendre des gens avec qui on n’est absolument pas d’accord, mais je suis horrifié à l’idée de criminaliser les opinions. S’agissant de liberté d’expression, je suis un absolutiste ».

 

Diversité des rires

 

Retour à Comedy Unleashed. La salle de 250 places est bondée. Pendant les deux entractes, les brocs de 3 litres de bière se re-remplissent dans une ambiance de pub surchauffé. « On a démarré en février 2018. On compte un millier d’habitués. Remplir une salle un mardi soir, à l’extrême est de Londres, c’était pas gagné. Dites bien aux comiques français anglophones qu’ils sont les bienvenus chez nous ! » lance Andy Shaw.

 

Curieusement, lorsque vous défendez la liberté d’expression on vous classe à droite ou à l’extrême droite. (Andy Shaw)

 

Grâce au maître de cérémonie, on découvre qui est dans le public. Entre deux numéros, il interpelle les spectateurs : un Brésilien aspirant comédien qui gagne sa vie comme chauffeur de bus à Londres, une jeune communicante des quartiers chics, une prof d’éducation civique et morale, des journalistes, un électricien, un gardien de prison, un Mexicain, un groupe de Moldaves, un économiste libéral californien, une chanteuse d’opéra avec son fiancé.

 

Dominic Frisby, qui anime une soirée sur deux, est un libéral. Auteur de chroniques financières, il a publié deux ouvrages sur le Bitcoin. À Comedy Unleashed, il interprète ses chansons à textes satiriques et très politiques en s’accompagnant au ukulélé, obligé de s’interrompre entre deux couplets pour laisser les gens se marrer.

 

© Comedy Unleashed

 

« Curieusement, lorsque vous défendez la liberté d’expression on vous classe à droite ou à l’extrême droite. Pour ma part, je n’ai jamais voté », confie Shaw. Quant à Doyle, il vote labour mais reconnaît : « J’ai eu des échos de gens du métier : il y a des comiques de gauche qui ne mettraient jamais les pieds à Comedy Unleashed de peur de se compromettre et regardent avec suspicion ceux qui s’y produisent. Prenez vos distances avec l’orthodoxie, vous serez rapidement traité de raciste ou de fasciste par la gauche obtuse. En vérité, on programme des gens de tous bords, sans doute davantage de comiques de gauche du reste, tout simplement parce qu’il y a davantage de comiques de gauche ».

 

J’ai assisté à trois soirées de Comedy Unleashed. Les rires ne m’ont paru ni de gauche ni de droite. Ils étaient gras, fins, francs, hystériques, complices, sonores, inextinguibles ou timides, un modèle de diversité !

Sylvie Perez

 

Journaliste

sperez@lincorrect.org

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