Skip to content

Comic Con : fin de race pour les héros de l’Occident

Par

Publié le

13 mai 2025

Partage

Tous les ans, des super-héros quinquagénaires, engoncés dans des costumes faits mains, déambulent dans les allées du Parc des Expositions à Villepinte (93). Plus que partout ailleurs, au Comic Con, la culture du divertissement a transformé les héros en clowns pathétiques.
© Benjamin de Diesbach

À celui qui voudrait prendre la mesure du déclin réel de l’Occident, il fallait emprunter ce dimanche-là la voie royale du RER B, celui qui se perd dans les échangeurs autoroutiers, au nord de la capitale, avant de s’enfoncer dans les brumes industrieuses de la Plaine Saint-Denis, puis du Parc des expositions à Villepinte, étoile de béton quasi-brutaliste où se tiennent les foires annuelles de VRP et autres conventions de bimbeloteries – à commencer par celle qui nous occupe : le « Comic Con », démarcation française de son émanation américaine, rendez- vous officiel de tous les fans de comics – c’est-à-dire de bandes dessinées américaines estampillées DC ou Marvel et où s’époumonent des super-héros bigarrés et vaguement bipolaires. Ici, c’est l’empire de ce qu’on appelle, entre initiés, le fandom, c’est-à-dire le cercle d’initiés qui vouent un culte à cette contre-culture, élargie depuis à l’animation japonaise, à Star Wars, et aux feuilletons télévisés M6 du type Charmed ou Stargate SG-1, enfin bref à tout ce qui constitue en quelque sorte le divertissement industriel conçu dans les athanors à rêves de la post-modernité.

© Benjamin de Diesbach

On est frappé par une chose en arrivant : la moyenne d’âge. Pas d’enfants ici, ni même d’adolescents, mais que des quadragénaires souvent ventripotents, engoncés dans leurs costumes de Batman ou de Mace Windu. Le cliché du « geek » flatulent n’en est donc pas un : ces gens existent bel et bien et ils hantent les allées du « Comic Con », l’œil torve, l’air très impliqué – comme s’ils cherchaient quelque chose, mais quoi, au juste ? On ne saura pas. Ici, on vient pour être vus en « cosplay », c’est-à-dire attifé comme son héros préféré – un art du déguisement qui atteint parfois des sommets, il faut voir cet allumé déguisé en Docteur Octopus, sorte de némésis poulpéen de Spiderman, juché à près de deux mètres de haut sur une sorte d’exosquelette en mousse de polyuréthane, ou encore ce type qui disparaît presque complètement sous une imposante cuirasse de Space Marine criante de vérité.

Lire aussi : Gisèle Pélicot : l’héroïne que la France mérite

Déboires et merveilles

Mais stupeur : sur une estrade où s’époumone un animateur à l’accent anglais surjoué – un peu comme ces types qui présentaient le catch sur Canal + dans les années 90 – défilent des quinquagénaires habillés comme des SS, tempes grisonnantes dissimulées sous des casquettes paramilitaires. Je m’approche un peu : il s’agit en fait de l’uniforme des officiers de l’Empire – nous voilà rassurés. L’Empire, c’est bien sûr celui de Star Wars, la saga de space opera créée par George Lucas restant l’une des plus populaires de cette génération… À côté des officiers, des Jedis font la courbette, puis miment des passes d’armes avec leurs épées lasers en plastique. Je frémis de gêne pour eux. La scène est d’autant plus pathétique que les scènes du « Comic Con » paraissent minuscules sous les voûtes gigantesques du hall A du Parc des expositions. Les échoppes et les stands, tassés les uns contre les autres comme des animaux frileux, apparaissent bien fragiles et dérisoires, reliefs médiocres de la culture populaire qui fit fureur dans les années 90 et 2000 et qui ne semble plus rameuter aujourd’hui grand monde… Il y a bien quelques jolies filles, heureuses semble-t-il de montrer leurs jolies formes dans des déguisements suggestifs – j’ai un faible pour Black Widow, toute de faux cuir vêtue, bien plus convaincante que sa voisine engoncée dans un costume de Catwoman qui rend assez peu hommage à Michelle Pfeiffer…

© Benjamin de Diesbach

Je m’interroge sur ce qui se pousse ces personnes à mettre pour certaines, plusieurs dizaines d’heures et quelques centaines d’euros dans des costumes faits main, tout ça pour déambuler dans les couloirs moquettés d’un hangar quasi-vide, à des kilomètres du centre de la capitale ? C’est presque un défi à la logique. Je pose la question à certains, mais les geeks, fidèles à leur réputation, se montrent plutôt sauvages et peu coopératifs. « Je suis là pour Brad Dourif », me rétorque avec un air de défiance un type d’une trentaine d’années, lunettes rondes et petit bouc d’informaticien, arborant un mulet dans le plus pur style de Richard Dean Stanton. Il me montre un sac Carrefour à ses pieds, remplis d’objets de collection relatifs à la carrière de Brad Dourif, qui est effectivement présent à la convention pour une « signature exclusive ». Acteur spécialisé dans les rôles de méchants de seconde zone, son rôle le plus célèbre étant celui… de la voix de Chucky, la poupée qui tue.

L’espoir fait vivre

Au centre de la « convention », clou du spectacle, sont dressées de grandes tables où s’alignent comme des cibles au champ de foire les acteurs de série B qui se prêtent à de longues et pénibles séances de dédicace. Spectacle assez navrant que celui de cette solitude au carré de l’acteur sur le retour, comme ce second rôle de Constantine, qui doit affronter le vide de sa notoriété – personne ne fait la queue devant lui – là où son compère James Marsters, star glamour de Buffy contre les Vampires, voit s’aligner une bonne centaine d’admirateurs pâmés. Enfin, pâmés, c’est un bien grand mot… C’est peut-être ce qui choque le plus dans cet évènement : plus personne ne semble y croire. Les visiteurs défilent mécaniquement, achètent des goodies qui ne les rendront pas heureux, et semblent ressortir encore plus malheureux qu’avant – surtout ceux qui jettent des regards lubriques sur le joli pli interfessier de Black Widow, qui vient effrontément poser avec eux le temps d’un selfie. Triste paysage de la solitude occidentale motorisée par le divertissement-roi.

© Benjamin de Diesbach

J’essaye quand même de les titiller sur un terrain qu’ils devraient connaître : l’essoufflement tragique de l’imaginaire super-héroïque qui se traduit par d’imbitables préquelles, interquels, midquels et séquelles produites en série par les abattoirs à rêves de Marvel et consorts. « Je suis confiant, affirme un fan arborant un t-shirt et un gantelet Fall Out (un jeu vidéo post-apocalyptique devenu culte pour son humour soi-disant décalé, mais je n’en crois pas un mot), Marvel est toujours parvenu à se réinventer, d’ailleurs il paraît que le prochain Captain America va être très fort. » C’est sans doute ce qui est le plus remarquable chez le geek de base : son indécrottable foi en l’avenir : on aura beau lui servir toujours les mêmes bouses interchangeables et tiédies, il se dira toujours : « Ce n’est pas grave, la prochaine sera meilleure. »

© Benjamin de Diesbach

Changement d’ambiance : je passe dans le secteur consacré à l’animation japonaise. Ici, la moyenne d’âge est fatalement moins élevée, je croise d’ailleurs quelques très jeunes filles habillées dans des tenues de soubrettes – heureusement maternées par une daronne sourcilleuse et visiblement agacée par cette ambiance faussement délurée. Il faut dire que tout autour, les vitrines exposent des figurines de jeunes filles en bikini, héroïnes de mangas ou de dessins animés hyper-sexualisées qui iront peupler les étagères branlantes des otakus de France et de Navarre. Drôle d’alternative à la poupée gonflable, puisqu’on ne peut pas faire grand-chose avec ces poupées-là, si ce n’est les aligner sur sa commode et les contempler avec un regard de chien églandé.

Inventaire des solitudes

À midi, les restaurants aux alentours sont déjà pleins de types essoufflés, emplettes en main, qui s’attablent devant des pintes de bière et bâfrent des chicken wings comme si leur vie en dépendait. Ça creuse, de rien foutre. Pendant ce temps, sur une scène minuscule, une jeune japonaise s’égosille et joue de la guitare comme Dorothée – c’est-à-dire qu’elle n’a pas l’air d’en jouer. C’est « Mion », une starlette comme Tokyo en compte des centaines et qui reprend des génériques de dessins animés cultes. Elle miaule et s’applaudit devant un parterre de mâles omega complètement débranchés, le malaise est à son comble lorsqu’elle entonne une chanson visiblement connue, entraînant chez son auditoire flasque quelques vagues déhanchements fémelins. Ce qui frappe ici, c’est peut-être la défaite de tout engouement collectif : le fandom ne connaît pas le partage, ces attroupements silencieux et contrits ne sont que des additions d’individus isolés et qui tiennent à le rester. Inventaire des solitudes. Je m’éloigne, mal à l’aise.

© Benjamin de Diesbach

Derrière les stands, un photographe à la quarantaine bien tassée prend en photo des gamines en sailor fukus. Le type se la joue photographe professionnel – et peut-être qu’il l’est – et se met presque au ras du sol pour capter le meilleur angle possible de ces corps à peine nubiles, vêtus de résilles lugubres. Le malaise, encore. À moins que je ne voie le mal partout… Je m’arrête devant ce qui ressemble à une mini-conférence. Tout le monde – essentiellement des hommes de 40 ans, là encore – a l’air très concentré. Sur la scène, un autre type – plutôt cinquantenaire, celui-là – évoque avec un ton quasi-universitaire, le dernier comic mettant en scène Dr Doom – méchant historique du panthéon Marvel. « Docteur Doom, vous savez, dans son monde, là d’où il vient, peut tout se permettre, il a le même le droit de cuissage. » J’ai envie de lever la main pour dire : « Mais le Docteur Doom n’existe pas, si ? » Je m’abstiens. Laissons cette portion de l’Occident continuer à rêver sa lente agonie.

© Benjamin de Diesbach

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest