Depuis le début de la crise sanitaire, on a beaucoup parlé des petites entreprises, de la restauration et du spectacle. Quid de l’agriculture française ?
Dès le premier confinement, les gens ont applaudi l’agriculture, car ils ont bien vu qu’elle était essentielle au pays. Mais personne n’a pensé aux agriculteurs ! En fait, le Covid amplifie les problèmes de rémunération qui existaient : il a par exemple empêché la vente directe et fermé des débouchés. Mais le problème pré-existait et est loin d’être réglé. Le système actuel ne rémunère pas nos productions agricoles à leur juste prix. Le président Emmanuel Macron a dit que l’agriculture est un secteur stratégique, on devrait donc être payé à notre vraie valeur.
Quelles sont les conséquences de l’annulation du Salon de l’agriculture pour le secteur ?
L’agriculture en général perd une formidable vitrine, et surtout un important vecteur de communication. Le Salon est le temps de l’agriculture, qui nous permet de communiquer pour toucher la population. C’est donc un manque à gagner important. Certains agriculteurs qui vendent des produits haut de gamme perdent, eux, un marché.
Emmanuel Macron était en visite mardi dans une exploitation agricole bourguignonne : a-t-il fait des annonces particulières ? Plus généralement, comment jugez-vous son action pour le secteur agricole ?
Emmanuel Macron n’a fait aucune annonce. Le Salon n’ayant pas lieu, il a décidé d’aborder le thème de l’agriculture via un déplacement dans certaines fermes. Il a notamment parlé des négociations qui ont actuellement lieu avec la grande distribution, discussions qui sont toujours très dures. Le président a fait les États généraux de l’alimentation, bonne idée au départ, mais il nous a laissé au milieu du gué. L’idée était de partir des coûts de la matière première produite par les agriculteurs pour avoir des prix rémunérateurs, et de réviser la pratique des marges arrières qui sont un moyen pour la grande distribution de tordre la main aux producteurs.
Le système actuel ne rémunère pas nos productions agricoles à leur juste prix. Le président Emmanuel Macron a dit que l’agriculture est un secteur stratégique, on devrait donc être payé à notre vraie valeur
Malheureusement, elle n’a rien changé parce que la grande distribution s’est assise dessus. D’ailleurs, Serge Papin – ancien patron de Système U qui a été missionné pour évaluer la loi – a dit qu’il allait falloir la réformer car elle ne sert à rien. Aujourd’hui, dans les céréales, dans la viande, dans le lait, les revenus sont en dessous des coûts de production. J’ai entendu le patron du FCD (Fédération du commerce et de la distribution) dire que puisque les Français n’avaient pas d’argent à cause de la crise sanitaire et économique, il fallait des prix faibles. C’est proprement scandaleux !
Actuellement et jusqu’au 1er mars, se déroulent les négociations commerciales qui déterminent les prix des produits vendus en supermarché. Que s’y passe-t-il ?
Chaque année, il y a ce grand round de négociations où les producteurs pressés de tous les côtés se retrouvent face à quatre grands distributeurs. Ce que nous déplorons, c’est que la FNSEA, syndicat dit majoritaire, est acteur de ce système et participe à le faire perdurer, tout en faisant semblant de le dénoncer. La Coordination rurale demande au politique de repartir des États généraux de l’alimentation pour remettre tout à plat. Mardi sur France 2, on nous a fait le coup de la larme à l’œil avec le documentaire Nous paysans. Mais nous ne voulons pas de la larme à l’œil : on est la seule catégorie sociale aujourd’hui qui travaille en dessous des coûts de production. On parle d’agriculture, mais il faut vraiment penser aux agriculteurs.
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Prenons un exemple concret : 60% de la consommation carnée est de la viande hachée. Bigard, le plus grand abatteur français, travaille avec des importations pour pousser les prix vers le bas. Quand une bête doit être tuée, il régule avec le prix de la viande hachée, de sorte que ce prix est devenu la valeur de base pour la viande bovine française, sauf pour ceux qui font du très haut de gamme. Ça ne peut pas durer : il manque 2 € en kilo carcasse pour qu’on soit avec des prix rémunérateurs. Il faut donc régler le système par la loi. Avant les Etats généraux, Macron parlait du ruissellement en disant aux agriculteurs que le distributeur va prendre sur les marges qu’il fait grâce au Nutella, pour envoyer de l’argent vers les agriculteurs. Mais ça, économiquement ça n’existe pas, et Macron -qui le savait bien- faisait de l’enfumage.
Comment concrètement les distributeurs pressurent les prix à la baisse ?
Vous allez dans un grand immeuble où il y a tous les commerciaux de France qui viennent et ceux qui sont du côté des acheteurs. Ça se passe dans des « cages en verre », parce que ce sont de petits bureaux en verre. Dans le milieu, on appelle ça « passer sur le grill ». Les distributeurs font alors pression pour baisser les prix au maximum. Certains tiennent, d’autres disparaissent. On n’est donc pas sur une relation de gagnant-gagnant. Les supermarchés sont malins : si vous prenez Leclerc, Inter ou Lidl, ils travaillent sur une partie en direct avec des producteurs via de la contractualisation. Ça fonctionne très bien mais c’est une petite partie. Ce que l’on aimerait, c’est que l’on puisse avoir des relations apaisées pour l’ensemble de l’agriculture, mais ça ne marche pas parce que les distributeurs ne pensent qu’aux prix faibles. Rappelez-vous l’affaire des lasagnes de bœuf en promotion, qui en fait contenaient du cheval polonais.
Il y a aussi la question des coopératives.
Absolument. Si on prend l’exemple du porc, il y a chaque année en janvier les foires aux porcs dans les supermarchés, où l’on attire les clients en réduisant drastiquement les prix. Derrière cette opération, la plus grosse coopérative française (Coperl) qui donne l’orientation du prix du cochon. Dans ce cas, ce n’est donc pas le distributeur qui pose problème, mais la coopérative. Vous pouvez décliner ce modèle dans le lait, dans la viande et ainsi de suite. La Coordination rurale a demandé à Emmanuel Macron de revoir la gouvernance des coopératives car, si l’on prend les quinze plus grosses, qui font aujourd’hui 75% du chiffre d’affaires de l’agriculture, elles n’appartiennent plus aux agriculteurs. L’agriculteur n’est plus qu’un pion, et ce sont elles qui sont en train de tirer les prix vers le bas.
Nous agriculteurs français et européens, sommes mis en concurrence avec des agriculteurs de l’autre bout du monde, d’Amérique du Sud ou de Nouvelle-Zélande, qui ont d’autres méthodes d’élevage et qui ne respectent pas nos normes. Il faut régler ce problème en ne faisant rentrer que ce qui respecte nos normes sociales et environnementales
Pourquoi dénoncez-vous les traités de libre-échange et la PAC actuelle ?
Nous agriculteurs français et européens, sommes mis en concurrence avec des agriculteurs de l’autre bout du monde, d’Amérique du Sud ou de Nouvelle-Zélande, qui ont d’autres méthodes d’élevage et qui ne respectent pas nos normes. Il faut régler ce problème en ne faisant rentrer que ce qui respecte nos normes sociales et environnementales. Les produits importés auraient alors nos prix, et nous redeviendrions concurrentiels. Pour l’instant, ils rentrent sans barrière parce que l’Europe est une passoire ; les grands gagnants sont les transformateurs et les distributeurs qui nous mettent en concurrence. De plus, n’oubliez jamais que nous ne sommes pas que sur l’échelle française : on est dans une zone européenne avec des concurrents à l’intérieur. Quand on a ouvert aux pays d’Europe de l’Est, c’était faire rentrer une agriculture à la main d’œuvre moins chère.
En ce qui concerne la PAC, il faudrait parler de PAAC : politique agricole et alimentaire commune, car il y a un vrai problème de traçabilité. Aujourd’hui, le consommateur est prêt à faire des choix, mais encore faut-il le lui permettre. C’est pourquoi la Coordination rurale défend depuis cinq ans la traçabilité intégrale dans l’alimentation élaborée.
Plutôt que des décisions gouvernementales, l’avenir de l’agriculture française ne dépend-elle pas en premier lieu des Français eux-mêmes, et de leur choix de consommation ?
Oui et non. Oui parce que le consommateur évolue et les jeunes générations essayent de devenir « consomm-acteur ». Mais pour cela il faut une vraie information en terme de traçabilité, car dans la chaîne actuelle, deux éléments sont trompés : l’agriculteur sur le prix, le consommateur sur l’information. C’est au politique avec un grand P de reprendre la main car pour l’instant chacun défend son pré-carré, et nous agriculteurs le défendons mal car nous sommes désorganisés.





