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Un joueur d’échec de génie, l’amour d’une vie abandonné au nom de la littérature, un thriller bien ficelé qui a fait du bruit de l’autre côté de l’Atlantique, tous sont là, attendant sagement d’être critiqués par les brillants esprits de L’Incorrect.
Le roman inépuisable
Tout écrivain est aussi un lecteur, les deux s’influençant réciproquement suivant des modalités parfois indéchiffrables. Philippe Le Guillou, qui a déjà souvent parlé des écrivains qui l’ont influencé – Grainville, Gracq, la cohorte des Bretons issus des mêmes paysages que lui, né finistérien – trace ici une sorte de cartographie de ses préférences, du XVIIIe siècle à nos jours, sur le modèle un peu oublié des histoires personnelles de la littérature française. On peut prendre ce gros volume très plaisant à lire, au choix, comme une sorte de quasi manuel involontaire, puisqu’aucun grand nom ne manque à l’appel (le professeur Le Guillou n’est jamais loin), ou comme un autoportrait de l’auteur au prisme de sa bibliothèque, rempli de confidences et de souvenirs. Le Guillou invoquant en préambule le droit de détester, on aimerait parfois qu’il lâche des coups. Ce sera l’objet, peut-être, d’un autre tome, celui-ci ayant plutôt vocation à dessiner une constellation idéale, et à remplir la malle pour l’île déserte.

Le roman inépuisable
Philippe Le Guillou
Gallimard
448 p. – 22,50 €
Bernard Quiriny
Bien sûr que si !
Quel livre étrange, singulier et charmant que celui de François Kasbi, avec son titre enthousiaste mais énigmatique, et son projet presque absurde. Se séparant d’une femme au nom des exigences de la littérature et en vue de transformer l’amour vécu en mausolée de mots, l’auteur finit en effet par affirmer le pouvoir du romanesque sur la vie, et achève le tombeau en rite pour un retour de l’être aimé. Faisant mine de choisir entre l’art et la vie, l’écrivain n’opère en somme qu’un détour qui lui permettra d’affirmer finalement la supériorité non de l’art sur la vie, mais de la vie transmuée par l’art. Mais ce détour, chronique d’un amour défunt parasitée de mille citations, et dont la forme éparse suscite encore des digressions, relève d’un grand impressionnisme intime et se révèle passionnant. Beaucoup de livres contemporains sont linéaires, frontaux et se vautrent dans les banalités. En voilà un tout en courbes successives et en recours abstraits, mais qui traite l’essentiel et, de biais, touche juste.

Bien sûr que si !
François Kasbi
Éditions de Paris
160 p. – 15 €
Romaric Sangars
La folie Fischer
Bobby Fischer, premier grand maître des échecs à avoir mis fin à l’hégémonie russe, est de ces créatures paradoxales et fascinantes que seuls les États-Unis des années 50 ont pu susciter. Pas si éloigné d’un Philip K. Dick ou d’un Glenn Gould, Fischer est une sorte de génie non soluble dans l’univers, connu pour sa paranoïa, ses crises d’angoisse et sa misanthropie extrême, laquelle a peu à peu muté en antisémitisme masochiste (il était juif lui-même). Christian Carisey revient en quelques chapitres concis sur cette vie toute en spasmes et nous rappelle à quel point les échecs furent un enjeu capital pendant la Guerre froide, notamment lors du championnat épique qui opposa Fischer à Spassky, celui-là étant alors persuadé que le KGB, le Mossad et la CIA le bombardaient d’ondes pour mettre à mal son jeu. On eût aimé sans doute plus de verve et un point de vue un peu plus offensif pour servir le portrait de cette âme tourmentée en quête d’un indéchiffrable absolu. Reste un petit livre passionnant qui offre un aperçu sur une vie véritablement hors du commun.

La folie Fischer
Christian Carisey
Alma
228 p. – 18 €
Marc Obregon
Vis à vis
Récemment traitée pour troubles bipolaires, une illustratrice reconnue s’installe dans les environs de Boston avec son mari. Les obsessions délétères semblent appartenir au passé, mais un dîner chez leur nouveau voisin va semer le doute dans l’esprit de la jeune femme – celle-ci est persuadée que leur hôte est un meurtrier. Au-delà de la découverte d’un indice, c’est surtout l’attitude de l’homme qui va mettre le feu aux poudres, jusqu’au chaos de révélations toujours plus vertigineuses. Ce thriller au personnel réduit tourne principalement autour de faux-semblants enchâssés sur fond de quête maladive de transparence. Si le livre n’a pas volé sa qualification de page-turner outre-Atlantique, attisant la curiosité au fil de rebondissements habiles et convoquant tous les codes du genre serial killer, les personnages sonnent un peu creux, tirant l’ensemble vers le pur divertissement, au détriment du relief, de la psychologie et d’une véritable atmosphère. Bref, habile, mais loin d’être mémorable.

Vis à vis
Peter Swanson
Gallmeister
390 p. – 23,60 €
Alain Leroy
Le mont analogue
Après avoir réédité La Grande Beuverie (1938), Allia ressort Le Mont Analogue, livre-culte inachevé, vénéré comme un talisman par les admirateurs de Daumal. Ce récit religieux, plein d’échos des spiritualités orientales dont Daumal était féru, se présente sous la forme d’une comédie fantaisiste, proche d’une parodie de récit scientifque façon H.G. Wells. Pierre Sogol (lisez Logos), ex-moine, inventeur et professeur d’alpinisme, monte une expédition vers le Mont Analogue, gigantesque montagne plus haute que l’Everest, impossible à gravir par les moyens actuels, inaperçue par l’humanité en raison d’une courbure de l’espace-temps, mais qui doit exister d’après les « lois de l’analogie ». C’est parti pour un « roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques » (sous-titre), loufoque et allégorique, où pullulent les fantaisies à la Roussel (la liste des plantes du Mont, les objets inventés par Sogol, etc.) et les phrases programmatiques. En toute chose, recommande Daumal, il faut « supposer le problème résolu et déduire de là toutes les conséquences qui en découlent logiquement » ; en toute chose aussi, « intervertir la cause et l’efet, le principe et la conséquence, la substance et l’accident ». Commencé à l’été 1939, le roman fut écrit péniblement, en pleine guerre ; tuberculeux, Daumal meurt en mai 1944, à 36 ans, laissant en plan les derniers chapitres, avec des notes sur la fn. Et c’est ainsi que le Mont Analogue, ce Sinaï ultime, « voie par laquelle l’homme peut s’élever à la divinité, et la divinité se révéler à l’homme », reste invaincu de nos jours.

Le Mont analogue
René Daumal
Allia
144 p. – 7,50 €
B.Q.
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