Suite au décès de Martin Aurell, professeur d’histoire à l’université de Poitiers, qui venait de faire paraître sa belle biographie d’Aliénor d’Aquitaine, nous ne pensions plus avoir le plaisir de lire encore un inédit de l’éminent médiéviste. Et pourtant, cette chance nous est une ultime fois offerte avec Les Croisades – Histoire et idées reçues, ouvrage qu’il a codirigé avec Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon rendu célèbre par la triste affaire à laquelle il donna son nom il y a de cela vingt ans. Cette somme réunit autour des deux un cortège d’historiens internationaux et spécialistes des croisades, dont l’objectif est de rendre sa complexité au phénomène en tordant le cou aux nombreuses caricatures qui en sont faites. L’ouvrage, organisé en chapitres thématiques qui adoptent chacun une approche originale ou inattendue, s’adresse plutôt aux initiés à l’histoire médiévale, au vu de sa densité et de son érudition. Il n’en demeure pas moins extrêmement vivant et apporte une réelle pierre à l’édifice dans la compréhension de ce chapitre de l’Histoire.
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Les auteurs commencent par s’interroger sur ce que recouvrent véritablement les croisades, pour retenir la définition suivante : « La croisade est donc une “guerre sainte”, selon les critères médiévaux, mais elle est aussi un pèlerinage, et même le plus prestigieux de tous en raison de sa destination. » À l’objectif principal – la libération des lieux saints (et non la conversion des musulmans) – se superposent les objectifs spirituels plus personnels des combattants. Assumant une conception élargie du phénomène, l’ouvrage restitue la place de chacun au cœur des événements : du simple croisé aux figures royales, en passant par les femmes et la papauté.
C’est également la volonté de ramener de l’historicité là où il y a beaucoup d’idées reçues qui fait toute la singularité du livre, adoptant pour cela des angles originaux.
Nous retiendrons en particulier l’excellent chapitre qui compare la trajectoire de Frédéric II à celle de Saint Louis, « l’excommunié et le saint », montrant que, s’ils se rejoignent dans leur volonté d’indépendance vis-à-vis de la papauté, leurs intentions diffèrent largement : le premier a une approche assez politique de la croisade, contrairement au second qui met la foi au cœur de sa démarche. De même, l’ouvrage pose la question de l’étendue des croisades : si la Reconquista demeure un événement historique à part entière, les campagnes nordiques peuvent, elles, être associées aux croisades, bien qu’elles eurent une dimension plus missionnaire et aboutirent à une relative acceptation du baptême. La lutte contre les Albigeois est quant à elle un cas de croisade intérieure.
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C’est également la volonté de ramener de l’historicité là où il y a beaucoup d’idées reçues qui fait toute la singularité du livre, adoptant pour cela des angles originaux. L’image d’Épinal d’unité des chrétiens est ainsi remise en cause et permet de découvrir une galerie de personnages méconnus, opposés à la croisade, tels que l’archidiacre d’Oxford Gauthier Map qui récrimine contre les Templiers, ou le cistercien anglais Isaac qui moque la nouvelle chevalerie adoubée par Bernard de Clairvaux. L’accent est aussi mis sur la place des ordres religieux, qualifiée de « petites révolutions » spirituelles, car ils permettaient à leurs membres de vivre selon les vœux monastiques tout en continuant à exercer leur métier d’écuyer ou de chevalier. Surtout, l’ouvrage nous permet de saisir toute l’ampleur de l’identification des Croisés au Christ, prêts à tout abandonner pour verser leur sang là où Jésus a versé le sien.





