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L’Affaire Catherine Burgod

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Publié le

30 avril 2021

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Noël 2008, Catherine Burgod, la postière de Montréal-la-Cluse, est tuée de vingt-huit coups de couteau dans son bureau. Les soupçons se portent sur un marginal installé depuis peu dans le village. En plus d’avoir vue sur les lieux du drame, le routard a tout pour déplaire. Pour les cinéphiles, l’homme n’est pas inconnu : césarisé en 1991 pour Le Petit Criminel de Doillon, Gérald Tomassin a joué dans plus d’une vingtaine de films depuis – histoire d’un crime, itinéraire d’un écorché et photographie d’une société par Florence Aubenas.

Grand reporter et essayiste, Florence Aubenas s’est involontairement fait connaître du grand public pour avoir été prise en otage en Irak en 2005. On retiendra son analyse de l’affaire d’Outreau et son Quai de Ouistreham où la journaliste parée d’une fausse identité et d’un CV bidon a tenté de saisir la réalité frontale des plus précaires au cœur de la crise. Dans L’Inconnu de la Poste, si la dynamique d’immersion reste semblable, la journaliste a choisi de s’effacer derrière ses personnages, pour ainsi dire, tant les profils semblent avoir été taillés pour le roman noir. Il faut dire que l’atmosphère y est particulièrement soignée et que les transcriptions sont ajustées au tic de langage près. Il lui aura fallu sept années d’enquête, un contact rapproché avec les protagonistes et une certaine aptitude pour cerner ce qui se joue dans l’ombre des postures. Il aura surtout fallu gagner les confiances pour livrer le récit circonstancié de cette affaire à la fois banale et terrible, hantée par une étrange mélancolie.

En été 2019, l’acteur de 44 ans se volatilise alors même qu’il prend le train pour se rendre à l’ultime convocation censée le blanchir totalement. Fuite, accident, suicide

Suspect numéro un, Thomassin est donc incarcéré sans preuve tangible, en attente de procès, s’étant illustré par son attitude équivoque et son caractère hors norme. Il passera près de trois ans en détention à clamer son innocence, avant d’être mis hors de cause après l’arrestation d’un homme dont l’ADN correspond enfin. En d’autres temps, sans ce twist scientifique, un Thomassin, livré au seul « bon sens », aurait été plus mal barré. Pour autant, d’un mystère à l’autre, nul happy end. En été 2019, l’acteur de 44 ans se volatilise alors même qu’il prend le train pour se rendre à l’ultime convocation censée le blanchir totalement. Fuite, accident, suicide ? Nous l’ignorons à ce jour.

Entretemps, la journaliste s’est penchée sur l’affaire et connaît désormais bien Thomassin. Enfant de la Ddass, violenté, petit délinquant – rien n’est gagné pour l’ado d’alors. Un beau jour, pourtant, la chance semble tourner. Un casting sauvage et quelques mois plus tard, le voilà Meilleur jeune espoir masculin. Son jeu vrai, organique, fait sensation. Le lendemain du sacre, il est pincé pour vol. Gage de crédibilité pour les copains ? Peu importe, les propositions affluent. L’acteur se donne un film par an. Efficace sur les plateaux, il reste imprévisible entre les tournages. Ses cachets fondent : cadeaux, alcool, stups. La rue le rappelle irrémédiablement. Des cicatrices marquent son visage. Le César est vendu. Il excelle pour faire la manche, cumule les tentatives de suicide, se querelle avec sa compagne. C’est pour se mettre au vert qu’il s’installe à Montréal-la-Cluse – conseil d’ami. Le soupirail de son studio déprimant donne sur ce vestige de service public de proximité qu’est la minuscule Poste où travaille la rayonnante Catherine Burgod – jolie maman exemplaire tout juste enceinte de son nouveau compagnon… Toutefois, elle aussi connaît les appels du suicide. C’est d’ailleurs la première chose à laquelle on pense quand on la retrouve dans son sang.

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Pour les besoins de l’enquête, la justice expose les parcours dans un mouvement dévastateur. La journaliste tente, quant à elle, de remettre les trajectoires en perspective et, pourquoi pas, de redonner un semblant de sens. Il faut dire qu’elle ne se borne pas au portrait de l’acteur fracassé, mais de tout un microcosme, si bien que l’interchangeable Montréal-la-Cluse en deviendrait fascinant. Emblématique d’une France moyenne, ce bourg ouvrier de l’Ain, traversé par la route des trafics, frappé par les crises et les retournements d’activité au cœur de la Plastics Vallée, témoigne d’un passé rural où taiseux n’était pas un vain mot.

De réussites partielles en semi-échecs, un petit monde se maintient, tant bien que mal, se serre les coudes, se jauge, se restructure, à l’heure des divorces de masse et des destins à repenser à la hâte. On se méfie aussi, notamment des losers au RMI que sont Thomassin et ses deux bras cassés de potes dont le climax des jours est d’enquiller des cannettes dans la ferme abandonnée de Beauregard, elle aussi vestige d’un temps révolu. Si le livre se referme sur de nouveaux secrets, à l’instar d’autres faits divers, il est révélateur des convulsions d’une société fracturée et apporte un éclairage singulier sur toute une galerie d’itinéraires complexes nés sous ce même ciel de France chargé d’inquiétude.

L’INCONNU DE LA POSTE,
DE FLORENCE AUBENAS,
L’Olivier, 236 p., 19€

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