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Du début des années 1980 aux années 2000, l’horizon d’une bonne partie des élites était celui d’une société tertiaire, quels que soient les noms qu’on lui donnait. Ainsi a-t-on encouragé la désindustrialisation.
Une fable qui en annonçait une autre. La société « postindustrielle » des années 70-80 préparait la société « post-tout » des années 1990. On tournait une page économique avec la même désinvolture qu’on tournerait une page de l’Histoire. L’industrie et les idéologies étaient autant de négativités qui entravaient l’avènement du monde plat et transparent, dans lequel le principe de plaisir n’aurait plus à s’encombrer du principe de réalité.
La destruction des emplois industriels, mal nécessaire, serait plus que compensée par la création d’emplois haut de gamme dans les services.
Le secondaire avait détrôné le secteur primaire ; le temps du tertiaire était désormais venu. Non pas tel qu’il fut photographié par Michel Houellebecq dans ses écrits, celui d’une France bourrée d’antidépresseurs qui survit par son tourisme, mais sous les teints rosés du meilleur des mondes. La destruction des emplois industriels, mal nécessaire, serait plus que compensée par la création d’emplois haut de gamme dans les services. À la clé : plus de confort et moins de précarité. C’est bien de manière consciente qu’une bonne partie des « élites » françaises abandonna l’industrie au début des années 1980. Elle était jugée anachronique. New York était un modèle ; ses hauts salaires du secteur tertiaire étaient l’horizon.
Sociologie-fiction
L’expression de « société postindustrielle » était née il y a longtemps mais elle fut surtout imposée par des sociologues comme Daniel Bell et Alain Touraine autour des années 1970, bien que ce dernier préférât parler de « société programmée ». Du matériel et du pratique, constataient les deux auteurs, le curseur se déplaçait de plus en plus vers l’immatériel et le théorique. Chez Bell, la « société postindustrielle » permettrait à l’homme de se consacrer à la connaissance et à l’information. On trouvait même dans ses travaux l’expression, promise à un bel avenir, de « société de la connaissance » généralement atribuée à Peter Drucker. La « société postindustrielle » serait plus humaine que la précédente. Alain Touraine ne partageait pas pareil enthousiasme. Il écrivait en 1969 : « L’idée d’une société de pure consommation, dans laquelle le secteur secondaire occuperait une place très réduite, et où les problèmes de travail n’intéressaient plus guère des salariés consacrant l’essentiel de leur temps aux loisirs, appartient à la sociologie fiction ». Le fait que l’économie soit découplée du social ne l’enchantait guère. Il voyait aussi dans la société « postindustrielle » un danger pour la démocratie à cause du risque de confiscation de la connaissance et de l’information par quelques spécialistes.
En se plaçant sur le créneau des services, a fortiori « haut de gamme », mais aussi de la finance, on entendait damer le pion à la puissance économique d’outre-Rhin.
Mais cela n’empêche pas le changement de paradigme d’une société industrielle à une société du tertiaire qui se double chez les élites françaises de choix stratégiques. En deux temps et à deux niveaux. L’industrie ouest-allemande, dans les années 1980, était puissante. En se plaçant sur le créneau des services, a fortiori « haut de gamme », mais aussi de la finance, on entendait damer le pion à la puissance économique d’outre-Rhin. De l’industrie française ne seraient maintenus que certains secteurs comme le luxe ou l’aéronautique. À cela s’ajouta plus tard la volonté d’établir une nouvelle division internationale du travail : aux pays émergents l’industrie, aux pays de l’OCDE le haut de gamme et les services « non délocalisables »…
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La « société postindustrielle » prit aussi dans les années 1990 la forme de la «nouvelle économie» axée sur les moyens de communication dématérialisés. Puis ce fut, autour des années 2000, celle de l’entreprise sans usine. En 2001, Serge Tchuruk, qui dirigeait alors Alcatel, jugeait que le succès irait au « groupe industriel sans usines » ! Ces discours semblent aujourd’hui bien décalés, quand tout le monde ou presque n’a plus que « la réindustrialisation » à la bouche. Les illusions, comme les murs, finissent par tomber.
Pierre Cadmos
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