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Djordje Kuzmanovic est de ces adversaires que l’on respecte. D’abord parce qu’un simple regard suffit à jauger que s’il y a baston, on finira façon puzzle. Plus sérieusement parce que sa pensée est structurée et étayée par une vaste culture. Dix ans durant, il a suivi Jean-Luc Mélenchon, jusqu’à être son conseiller pour les affaires internationales. Puis il a quitté la France insoumise[1] et fondé République souveraine[2]. A la lecture de l’entretien que Steve Bannon nous a accordé le mois dernier, il a bondi. Nous lui avons proposé de lui répondre. Il a accepté. Merci à lui, ça en valait la peine. Américanolâtres s’abstenir.
Comment expliquez-vous que la France insoumise ait rompu avec le discours tenu par Jean-Luc Mélenchon durant la présidentielle de 2017 et se soit laissé gangrener par le communautarisme, qui n’a rien à voir, ni avec la tradition républicaine française, ni avec la tradition du mouvement ouvrier ?
Ceci ne concerne pas Jean-Luc Mélenchon, qui n’a pas versé dans cette dérive. Il s’est fait doubler pour plusieurs raisons, dont l’une, au moins, est de sa responsabilité. Lui qui avait théorisé la rupture du clivage droite/gauche et opté pour une ligne populiste a commis l’erreur stratégique d’infléchir son positionnement en vue des élections européennes, qui ne devaient être qu’une étape. Son raisonnement a été : maintenant que je suis dominant, je peux devenir le taulier de la gauche en vue des élections municipales, départementales et régionales, et, pour cela, je ne dois plus être en conflit ouvert avec le PS, avec Hamon, etc.
Manque de bol, les forces gauchistes au sein de la France insoumise ont exploité cette fenêtre de tir, qu’elles attendaient, et, comme elles disposent de beaucoup de cadres, elles ont surinvesti le mouvement. En 2017, cela leur était impossible : ils étaient minoritaires chez les militants de base – ne parlons pas des électeurs ! –, mais, dans un moment de creux, ce sont les cadres qui comptent. Ils se sont engouffrés dans la brèche pour influencer les groupes d’actions, d’autant qu’ils avaient eu le temps de se renforcer.
Les forces gauchistes au sein de la France insoumise ont exploité cette fenêtre de tir, qu’elles attendaient, et, comme elles disposent de beaucoup de cadres, elles ont surinvesti le mouvement.
Comme l’a analysé Roberto Michels au début du XXe siècle dans son essai sur les tendances oligarchiques au sein des partis qui est mon ouvrage de sociologie politique préféré[3], lorsqu’une force politique prend de l’ampleur, si on n’y prend pas garde, vous avez une tendance à ce que se greffent des opportunistes, socialement armés pour prendre des postes de responsabilité sans avoir participé aux combats antérieurs du parti. Ils inscrivent leur démarche d’ascension politique dans une logique de cour auprès du ou des leaders principaux au détriment des militants des périodes de vaches maigres qu’ils n’ont de cesse d’éliminer car leur légitimité pourrait leur faire de l’ombre.
L'élite des cadres de la #FranceInsoumise critiquent son fonctionnement gazeux et l'abscence de démocratie.
Sur ce sujet, comme sur le récent débat stratégique entre “ligne populiste” ou “union de la gauche” j'avais donc bien raison il y a 7 mois…#CQFDhttps://t.co/tUuL9dxZzz— Georges Renard-Kuzmanovic ?? (@Vukuzman) June 6, 2019
C’est vieux comme l’engagement politique : en 1921, bien des Russes se sont découvert « bolcheviks », ils sont devenus apparatchiks ; en 1945, un certain nombre de Français se sont découverts résistants de la 25e heure. C’est exactement ce qui s’est passé à la France insoumise qui a ainsi connu un processus de bureaucratisation accéléré. A la fin, cette petite oligarchie naissante assoie sa loi d’airain sur le parti, sur les militants et sur les électeurs. C’est ce qui s’est passé avec des jeunes issus de Sciences Po, sans expérience professionnelle ni militante, qui ont été massivement recrutés, soit comme permanents, soit comme assistants parlementaires.
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A cela s’ajoute un problème concret : l’existence du groupe à l’Assemblée nationale. Il compte dix-sept députés, dont trois qui viennent d’Ensemble ![4] et de cette mouvance-là – et je ne parle pas de Ruffin, qui est un électron libre. Dix-sept moins trois égale quatorze. Or il ne vous a pas échappé qu’il faut quinze élus pour disposer d’un groupe, sinon il disparaît. Cela donne un poids considérable à ceux qui peuvent permettre de le maintenir ou pas. Clémentine Autain et Danièle Obono, qui étaient restées bien sages durant la campagne, en ont alors profité pour passer à l’action en fonction de leurs agendas personnels.
Le populisme est le signe d’une situation très tendue qui peut conduire à une situation révolutionnaire en ce qu’il consiste à considérer qu’il y a un « eux » et un « nous » parfaitement irréconciliables.
Il ne faut pas minimiser l’effet délétère de l’abandon du plan B pour l’Union européenne qui, en 2017, était l’alpha et l’oméga de la France insoumise et qui se résumait alors clairement dans le programme par : « Cette Europe on la change ou on la quitte. »
Enfin, comme cinq des dix-sept députés du groupe ont été élus en Seine-Saint-Denis et qu’il avait manqué 600 000 voix pour que Jean-Luc Mélenchon soit présent au second tour de la présidentielle face à Macron, certains ont procédé à une ellipse paresseuse de la pensée en considérant que c’était dans les « quartiers », auprès des populations issues de l’immigration – dans une vision de « gauche » fantasmée – qu’on devait aller les chercher.
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Vous voulez dire que la France insoumise s’inspire des travaux de Terra Nova ?
Je dis que certains s’inspirent des erreurs commises par la gauche durant trente ans pour les reproduire. Et que les mêmes causes produisent les mêmes effets, ainsi que le PCF d’après Georges Marchais avait pu l’éprouver dans la petite couronne.
La législative partielle de l’Essonne destinée à pourvoir le siège laissé vacant par Manuel Valls et que la direction de la FI était sûre de remporter s’est soldée par une défaite cuisante de Farida Amrani, mais surtout de la stratégie adoptée : « rassemblement à gauche » gommant les vrais clivages politiques et relents communautaristes. Pour promouvoir cette ligne-là, une semaine avant, Eric Coquerel[5] avait organisé des Rencontres nationales des quartiers populaires, avec Taha Bouhafs et Youcef Brakni[6]. Cela n’a attiré que très peu de monde, principalement des gens d’extrême gauche intellectualisés et fort peu de gens des quartiers. Comment a-t-on pu croire qu’il en serait autrement ?
Un peu comme les catholiques qui, à une certaine époque, n’ont plus voulu que les curés leur disent quoi faire et quoi penser, les Français issus de l’immigration musulmane qui ont fait des études et sont intégrés ne veulent pas avoir des barbus qui leur donnent des leçons. Je suis convaincu que la plupart sont très républicains et attachés aux valeurs de la République. Quant aux autres, minoritaires, soit ils ne s’intéressant qu’à leur « business » et sont par essence néolibéraux, soit ils seront toujours plus sensibles au discours propagé par les radicaux des associations cultuelles, qui sont les mieux organisés. Adopter une ligne communautariste molle ne peut conduire qu’au suicide politique. Etonnant qu’après autant d’échecs pendant trente ans, certains à gauche n’en tirent aucune conséquence.
Vous pensez que le populisme de gauche a encore un avenir ?
C’est quoi le populisme ? C’est quoi la gauche ? Dans l’entretien qu’il vous a accordé, Steve Bannon dit que le populisme de droite est « celui qui veut réduire l’emprise de l’Etat ». Il est quoi, Salvini ? De droite parce qu’il vient de la Lega ou de gauche parce qu’il défend le poids de l’Etat ? Et Mussolini ? Dans la logique de Bannon, c’est un populiste de gauche. Ceci pour dire que les termes employés sont polysémiques.
Pour moi, le populisme est le signe d’une situation très tendue qui peut conduire à une situation révolutionnaire en ce qu’il consiste à considérer qu’il y a un « eux » et un « nous » qui sont parfaitement irréconciliables. Dans cette configuration-là, Macron est populiste ; il est même le premier d’entre eux, puisque c’est lui qui décrète, en rupture avec l’esprit républicain, la guerre entre les « progressistes » et les souverainistes qu’il habille en nationalistes. Quand il définit les choses ainsi, il pose un affrontement qui ne peut se résoudre que par l’éradication définitive d’une des deux forces, celle à laquelle il s’oppose. C’est de très mauvais augure pour l’avenir de notre démocratie.
On assiste à une libéralisation généralisée de l’économie mondiale et que des élites françaises, russes, chinoises, américaines, togolaises, etc. se déconnectent de plus en plus des intérêts de leur nation d’origine et du peuple qui va avec.
A propos de polysémie, j’entends beaucoup et de partout – de Marine Le Pen, de Mélenchon, des rangs des Gilets jaunes – que « le peuple » est contre Emmanuel Macron. Aux européennes, plus de 22 % des électeurs s’étant rendu aux urnes ont voté pour la liste qu’il soutenait. Ces cinq millions de Français n’appartiennent pas au peuple français ? Où commence et où s’arrête le « peuple » ? Faut-il distinguer en son sein le bon grain de l’ivraie ?
Je vous disais que Macron est l’incarnation de ceux qui posent un « eux » et un « nous ». Or il le fait dans un contexte très spécifique, qui a débuté au milieu des années 1980 et qui est en phase d’intensification : « la grande transformation » 2.0. théorisée par Karl Polanyi[7]. Elle consiste en un transfert du pouvoir étatique aux acteurs économiques puissants et surtout aux institutions financières. Et là, il y a, vu du camp du peuple, un « eux » et un « nous » – et ce « eux » est clairement orienté contre le petit peuple.
Citoyens journalistes révoltez vous contre le novlangue orwellien!
Il est insupportable d'entendre : "Plan de sauvegarde de l'emploi (#PSE) = 1000 licenciements à #GeneralElectricBelfort"#STOP à la désinformation!
Dire les choses comme elles sont, voilà le courage et la liberté! pic.twitter.com/K9vV08SAbS— Georges Renard-Kuzmanovic ?? (@Vukuzman) June 23, 2019
Lorsque le parlement se réunit à Versailles à l’appel du roi, il y a toujours un « nous » dans ce royaume de France. Même si on est en monarchie, même s’il y a trois ordres, il y a toujours une communauté. Le peuple veut des réformes, mais il veut continuer à être ensemble. Où il va y avoir césure, c’est quand un groupe social, une partie de la haute noblesse, va décider de faire sécession. Et tendre tellement la situation que, plutôt que de laisser s’établir une monarchie constitutionnelle, où il y aurait eu continuation, il va y avoir rupture. Violente, de part et d’autre, mais initialement du fait de la haute noblesse arc-boutée sur ses privilèges, spécifiquement fiscaux, et son refus de toute répartition des pouvoirs.
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Le parallèle est que l’on assiste à une libéralisation généralisée de l’économie mondiale et que des élites françaises, russes, chinoises, américaines, togolaises, etc. se déconnectent de plus en plus des intérêts de leur nation d’origine et donc du peuple qui va avec. Ces élites financières sont les agents du transfert de souveraineté des Etats-nations vers les acteurs économiques ; leur intérêt premier est la maximisation de leurs profits et tant pis si cela nuit à leurs concitoyens. Un exemple récent qui vous parlera : c’est cette partie de l’électorat LR qui abandonne son âme au profit de son portefeuille en votant pour Macron.
Partout à travers le monde, cette élite utilise tous les moyens pour se dissocier du peuple avec lequel il ne veut plus faire corps. Les élites financières forment une véritable internationale du Capital partageant un même idéal : le service du dieu Argent qui le leur rend bien. Ces élites se coordonnent pour maximiser leur pouvoir en utilisant les institutions internationales et les traités de libre échange pour assurer leur hégémonie en sapant le seul contrepouvoir qui pourrait se dresser contre elles : les Etats-nations. Il est d’autant plus tragique de voir un Macron, parangon de cette élite financière mondialisée, se servir des leviers de l’Etat pour le détruire et saborder les outils, tant de la grandeur de la France, que ceux de la souveraineté de son peuple.
En France, il s’agit spécifiquement de détricoter tout ce qui a permis, depuis le Conseil national de la Résistance (CNR), aux bourgeois comme aux prolétaires de vivre ensemble dans une même communauté nationale, les uns abandonnant par exemple un peu de leur fortune pour que les autres puissent se soigner dans le cadre de la Sécurité sociale.
Le parallèle avec 1789 peut-il être poursuivi ?
Depuis 1983, le fameux « tournant de la rigueur », le peuple français a tout accepté, tout encaissé : la casse sociale, les délocalisations, l’importation de main-d’œuvre, les abandons de souveraineté, etc. En 2005, au référendum, il a dit stop ; l’élite, de gauche comme de droite, lui a répondu qu’on continuerait quand même. Le peuple s’est senti trahi, de plus en plus seul, se demandant que faire, si ça allait finir un jour…
Si la sur-élite économique et financière a pensé qu’elle allait pouvoir se dissocier du peuple dans la dentelle, elle s’est illusionnée sur l’anthropologie du citoyen français. Depuis la Révolution française, tendanciellement, le peuple français est un peuple conservateur : il vote à droite à 55 ou 56 %. Le Français est « franchouille » si vous voulez. Mais c’est aussi un peuple qui détient le record du monde des révolutions. Il mène une révolution tous les cinquante ans. C’est ce qui est en train d’arriver.
Les Gilets jaunes, c’est quand même en sacré reflux…
Il y a eu un vrai réveil du peuple avec les Gilets jaunes et je crois que c’est la première phase. Ce serait une tragique erreur de la part de l’élite incarnée par Macron que de croire qu’il les a bien eus avec son grand débat national, que c’est fini. Ce qu’ont fait les Gilets jaunes, ils l’ont fait tout seuls et ça, il ne fait jamais l’oublier. Personne ne les a organisés, ni Mélenchon, ni Le Pen, ni Poutine, ni les Martiens. Quand ça reprendra de l’ampleur ? Personne ne le sait. Qui en bénéficiera ? Personne n’en sait rien non plus. Mais souvenons-nous de l’histoire, encore une fois.
Toutes les conditions sont réunies pour que ça explose socialement, plus tard.
1789, ça vous parle ? Deux ou trois mois avant, vous auriez pu faire toutes les analyses que vous vouliez, vous n’auriez rien pu anticiper. Vous auriez vu des intellectuels se réunissant au Procope, vous auriez vu des attroupements et des pillages, vous auriez assisté à des débats dans les faubourgs, vous auriez même vu des fous se retrouvant à la Nation pour se livrer à des sortes de saturnales, bref, vous auriez vu un grand bordel dont vous n’auriez pu absolument rien déduire.
Puis les 12 et 13 juillet, il y a eu des attaques sur les barrières d’octroi. Et là, les Gardes nationaux français, qui étaient les milices bourgeoises d’alors, se sont dit que les émeutiers avaient raison, qu’on payait beaucoup trop, et ils les ont rejoints. Et puis un gars, qui s’appelait Camille Desmoulins, est monté sur un tonneau pour haranguer la foule, et, deux jours plus tard, le peuple unifié dans l’action et dans la défense de ses intérêts communs, par-delà les particularités de telle ou telle classe sociale, s’est retrouvé à la Bastille…
Ce qu’ont fait les Gilets jaunes, ils l’ont fait tout seuls et ça, il ne faut jamais l’oublier.
Aujourd’hui, les raisons qui ont poussé un peuple profondément gentil et très respectueux à se révolter sous la forme des Gilets jaunes – où allons-nous trouver du travail ? que vont faire nos enfants ? – n’ont pas disparu. Toutes les conditions sont réunies pour que ça explose socialement, plus tard. Ceux qui ont la chance et les moyens de penser autrement la société doivent être prêts pour le moment où le peuple, d’une façon ou d’une autre, se mobilisera, spontanément.
Steve Bannon semble justement vouloir préparer les cadres…
Parlons-en, de ce Bannon ! Et largement ! Je suis pour le moins surpris de l’intérêt que lui porte Marine Le Pen tant il semble, comme beaucoup d’Etats-Uniens, ne pas comprendre ce qui se passe en France. Sur le rapport à l’Etat, sur l’économie, sur la géopolitique, il est même complètement à côté de ses pompes !
Bigre ! Alors allons-y pour l’aspect géopolitique…
OK, comme dirait Bannon. Il nous explique que la priorité est de se coaliser pour lutter contre l’impérialisme chinois. Je ne doute pas que, pour les Etats-Unis, ce soit d’importance, mais en quoi ça doit nous préoccuper ?
A cet égard, je relève surtout que Donald Trump, présenté par ses amis comme par ses adversaires comme étant en rupture avec les présidents précédents, se situe au contraire dans la parfaite continuité avec ses prédécesseurs. L’impérialisme chinois correspond à un fantasme ancien de l’administration états-unienne et le redéploiement américain dans le Pacifique, théorisé depuis longtemps, notamment par le Pentagone, a commencé à être effectué par Barack Obama.
Pareil pour l’exigence, formulée par Trump comme par Bannon, des 2 % du PIB alloués par tous les Etats européens à la défense afin de financer l’Otan : Obama l’exigeait déjà. D’une autre manière, certes, plus policée, mais le ton ne définit pas une politique. C’est Obama qui était allé à l’académie militaire de West Point pour dire que l’Amérique est « la nation utile ». La dernière fois qu’un pays a trouvé qu’il était « la nation utile », c’était il y a quatre-vingts ans en Europe et ça s’est mal passé…
Pour vous, Steve Bannon n’exprime donc rien d’autre que la doctrine habituelle de l’appareil d’Etat américain ?
Bannon, Clinton, Kerry, ils sont tous dans le même paradigme de surpuissance. Quand ils viennent en France, les uns pour discourir devant des parterres de centre gauche, Bannon pour voir des gens de droite, ils s’expriment avec la même condescendance états-unienne. Avec plus ou moins d’habileté, et Bannon plutôt moins : il nous parle de souveraineté, mais dans le cadre de l’Otan, comme s’il n’y avait pas une légère contradiction dans les termes et qu’on n’allait pas s’en apercevoir !
Vous êtes favorable à la sortie de la France du commandement militaire intégré de l’Otan ?
A minima, car c’est la question de l’existence de l’Otan qui doit être posée. L’Otan a été créée pour faire face à la volonté expansionniste de l’Union soviétique. Laquelle a disparu, et le pacte de Varsovie aussi. Quelle justification, aujourd’hui, à l’existence de l’Otan, si ce n’est la volonté des Etats-Unis de perpétuer leur hégémonie, notamment sur leurs « alliés » ? A République souveraine, nous proposons la disparition de l’Otan.
Si Marine Le Pen, qui semble converser avec Bannon, veut défendre la souveraineté, le minimum, c’est qu’elle adopte une ligne gaullienne. Qu’elle lui dise de nous prendre de moins haut et de garder son Otan. Et d’arrêter de dénoncer l’immixtion de l’Etat dans l’économie alors que son pays ne fait que ça, y compris avec Trump, de l’organisation de la production agricole absolument subventionnée au protectionnisme de combat, y compris contre ses « alliés européens » (sur l’acier, l’aluminium, l’industrie automobile), en passant par SpaceX dont le carnet de commande est rempli pour vingt ans par Washington et dont il n’y a que les médias français pour croire que c’est une petite start-up qui a réussi toute seule alors qu’elle est la caricature du « capitalisme de connivence » qu’il dénonce.
Tous ces Etats-Uniens semblent nous dire, qui « de gauche », qui « de droite », chacun sur leur ton : surtout ne faites pas comme nous, vous Européens, et surtout vous Français, n’utilisez aucun levier de puissance, ne protégez pas vos industries, n’affirmez pas votre caractère national spécifique, abandonnez vos outils d’indépendance !
Vous trouvez qu’il nous prend de haut ?
Pas vous ? Il vous a pourtant expliqué que les Etats-Unis sont « une synthèse de ce que le judéo-christianisme peut faire de mieux », à savoir « une version plus perfectionnée, si vous me permettez, de l’Europe ». Quand il vous demande la permission, j’ai bien compris que c’est une figure de style… Et en quoi les Etats-Unis sont-ils une telle réussite ?
C’est la première puissance économique mondiale, mais, sur 330 millions d’habitants, 40 millions n’ont aucun accès aux soins, zéro, comme s’ils vivaient au Bengladesh, auxquels vous pouvez en ajouter 70 millions qui n’y ont qu’un accès extrêmement difficile, c’est-à-dire qui ne se soignent que pour de petites choses, mais qui, dès qu’ils ont un problème plus sérieux, ne le peuvent plus ! Et ce serait le modèle à suivre, d’une quasi-perfection ? Mais quelle leçon peuvent-ils donner au reste du monde, et en particulier à la France, où, malgré l’application des politiques que propose d’ailleurs Bannon, on soigne encore très décemment les Français ?
C’est aussi un pays où 4 % de la population consomme 40 % des ressources ; si tout le monde faisait pareil, ce serait une guerre permanente ! On s’y dirige d’ailleurs avec la raréfaction des ressources. Ils ont une dette délirante, et, en plus, ils ont une société communautariste. Ça les regarde, mais ce n’est pas notre modèle ni celui que nous voulons.
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Le communautarisme est pourtant un produit qui s’importe de plus en plus…
On assiste en effet à la propagation du modèle anglo-saxon, quasiment par capillarité, dans une sorte d’invasion par la culture de type gramscienne. S’imposent petit à petit à nous des modes de vie et de consommation, des références, positives ou négatives, et des interprétations du monde qui ne sont pas les nôtres. Sous l’effet de la surexposition à la production intellectuelle et culturelle états-unienne, principalement de films et de séries, se produit un phénomène d’acculturation qui nous éloigne de nos référents, de notre Histoire, et nous mène à accepter, sans même nous en rendre compte, une destruction de notre modèle propre.
Dans le même temps, l’opinion est soumise à un discours communautariste directement ou indirectement financé ou orchestré par les États-Unis. Rokhaya Diallo, par exemple, elle aussi issue de la French American Foundation, s’inscrit dans ce système (7).
Ce processus est facilité par l’effondrement de l’école républicaine, où se transmettaient les valeurs républicaines françaises et notre façon d’être spécifique, par la disparition des héros populaires français, qui parlaient au monde, comme le cinéma français avait pu en produire entre 1945 et 1985, et, il faut le dire, par une offensive très concrète menée auprès de nos leaders politiques et économiques, et on rejoint là la question centrale de la souveraineté.
Le chant du cygne de l’indépendance française a été le discours de Villepin à l’ONU, en 2003. Après… Après nous avons eu « Sarko l’Américain », qui a fait rentrer la France dans le commandement intégré de l’Otan et depuis lequel les Américains ne nous considèrent plus que comme de la valetaille. Après encore, nous avons eu deux produits de la French American Foundation[8], François Hollande et Emmanuel Macron, entourés de ministres qui en sont eux-mêmes en grande partie issus.
Le choix d'#UrsulaVonDerLeyen, fanatique pro #OTAN, à la tête de la Commission Européenne et celle de #CristineLagarde, zélote des politiques néolibérales d'austérité, à la #BCE illustre la main mise totale des #USA sur l'#UE
Le concept de souveraineté européenne est un fantasme. pic.twitter.com/dSENYHpUSp— Georges Renard-Kuzmanovic ?? (@Vukuzman) July 3, 2019
Après avoir vu François Hollande aller, en 2006, s’excuser à l’ambassade des Etats-Unis à Paris parce que la France ne s’était pas engagée en Irak, on a vu ensuite Macron, qui le conseillait à l’Elysée, organiser la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric, ce que certains ont pu qualifier de haute trahison en raison des conséquences pour la fabrication du système de propulsion de nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Ce sera encore François Hollande qui, espionné par la NSA, acceptera quelques mois plus tard, contre l’avis des militaires français, que le ministère de la Défense, à Balard, adopte Windows comme système d’exploitation. A ce niveau-là, on ne sait plus s’il faut parler de haute trahison ou de je-m’en-foutisme.
Dans le même temps, l’opinion est soumise à un discours communautariste directement ou indirectement financé ou orchestré par les Etats-Unis. Rokhaya Diallo, par exemple, elle aussi issue de la French American Foundation, s’inscrit dans ce système[9].
Et quand Bannon nous dit : « Pendant les deux guerres mondiales, nous avons dû revenir sur la terre de nos ancêtres pour y mettre fin », là au moins, vous êtes d’accord ?
Voilà encore un exemple de la douce propagande acceptée par nos élites et qui rabaisse la France. Pendant la Première Guerre mondiale, certes, Pershing est venu, mais en 1917, et la guerre, c’est la France qui l’a gagnée, avec ses alliés, dont les Anglais, les Belges et les Serbes (et les Russes jusqu’en 1917). Et le Stalingrad de la Grande Guerre, il est en France, il s’appelle Verdun. Quant à la Deuxième Guerre mondiale, les cérémonies du 75e anniversaire du 6 juin 1944 et les comptes rendus qui en ont été faits montrent l’effondrement du niveau d’éducation dans notre pays.
Vladimir Poutine n’avait pas été invité, mais quelle importance puisque, apparemment, personne n’était au courant que le débarquement avait été planifié à la conférence de Téhéran en 1943 avec Churchill, Roosevelt et Staline, et que, lorsque fut lancée la phase Neptune de l’opération Overlord, les Soviétiques l’appuyèrent en lançant l’opération Bagration, qui reste considérée, outre-Rhin, comme la plus grande défaite militaire de toute l’histoire du pays.
On nous a aussi expliqué que le 6 juin marquait le début de la libération du territoire. Ces gens ne savent même pas que neuf mois avant, un territoire avait été libéré, la Corse, par des soldats français conduits par le général Giraud, par les maquisards corses et même avec le soutien d’une partie du contingent italien. Tout cela est effacé des mémoires, comme est effacé le 15 août 1944, le débarquement de Provence, qui sera toujours salué par De Gaulle plutôt que le 6 juin 1944.
Si Marine Le Pen, qui semble converser avec Bannon, veut défendre la souveraineté, le minimum, c’est qu’elle adopte une ligne gaullienne.
On est là dans un processus d’américanisation de l’histoire de France. Steve Bannon l’amplifie et je trouve incroyable qu’il se trouve des oreilles complaisantes pour l’écouter. Ça ne sert qu’à une chose : nous préparer à accepter d’être un peu plus asservis par cette puissance qui nous aurait sauvés.
Propos recueillis par Bruno Larebière
[1] Cf « Pourquoi je quitte la France insoumise », publié le 28 novembre 2018 sur le site de l’hebdomadaire Marianne.
[2] www.republique-souveraine.fr
[3] Voir Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques dans la vie des groupes, par Robert (alias Roberto) Michels (1876-1936) (rééd. Gallimard, coll. Folio Essais, 2015).
[4] Ensemble ! ou Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire, est une des composantes du Front de gauche. Clémentine Autain, député de Seine-Saint-Denis, en est la figure la plus connue.
[5] Coordinateur du Parti de gauche (PG), matrice de la France insoumise, Eric Coquerel est député de Seine-Saint-Denis.
[6] Youcef Brakni est le porte-parole du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré dont est membre Taha Bouhafs, traqueur des « violences policières » dans les « quartiers ».
[7] Voir La Grande Transformation, écrit en 1944 par l’économiste hongrois Karl Polanyi (1886-1964) (rééd. Gallimard, coll. Tel, 2009).
[8] Voir « Un Américain à Paris », in l’Incorrect n° 21 (juin 2019), p. 35.
[9] Sur le rôle des Etats-Unis dans la « promotion de la diversité » dans les banlieues et sur le cas spécifique de la militante « féministe intersectionnelle et décoloniale » (sic) Rokhaya Diallo, voir notamment Quatre Frenchies in America (Bondy Blog, 2010) ou L’Amérique prend ses quartiers, in Libération du 28 octobre 2010.
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