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Steve Bannon (1ère partie) : « L’époque de la droite punching-ball est terminée »

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Publié le

4 juin 2019

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C’était le 16 mai. Avant les élections européennes. Avant aussi qu’il ne se fasse prendre par la patrouille. Ni vu ni connu, nous avions rendez-vous avec Steve Bannon. Quelque part. Maintenant on peut dire que c’était au Bristol où se trouvait aussi, ce jour-là, une ex-Première dame de France. Elle, on l’a croisée dans le hall ; lui, il nous a reçus dans sa suite. Longuement. Aucune question n’était taboue. On a cru le coincer sur la politique internationale, il est passé aux aveux avec une franchise désarmante : la Chine, voilà l’ennemi.

 

 

Partie 1 :

 

Steve Bannon, qui êtes-vous ? On entend énormément parler de vous – hier comme « l’homme qui a fait élire Donald Trump », ces derniers jours comme « stratège de l’ombre » ou comme « l’homme qui veut détruire l’Union européenne » –, mais en fait, on ne vous connaît pas. Qui êtes-vous et quel rôle jouez-vous vraiment ?

Je viens d’une famille de travailleurs modestes et démocrates, ce que l’on appelle des « Kennedy Democrats ». Mon grand-père posait des lignes téléphoniques, mon père aussi, et ma mère avait de quoi s’occuper à élever cinq enfants. J’ai travaillé dur, j’ai obtenu un MBA à Harvard, j’ai servi comme officier dans l’US Navy, j’ai été associé-gérant chez Goldman Sachs, j’ai monté ma propre société que j’ai revendue à la Société générale, etc. En fait, j’ai déjà eu plein de vies, mais on m’en prête beaucoup d’autres que je n’ai pas ! Ce qui est vrai, c’est que depuis la grande crise financière de 2007-2008, je travaille pour la souveraineté des nations. D’abord pour la souveraineté américaine, bien sûr, et on m’a appelé pour la campagne de Donald Trump parce qu’on pensait que j’avais l’expertise de quelqu’un qui avait analysé et pouvait synthétiser ce qui faisait la force populiste.

je travaille pour la souveraineté des nations

Je pense que cela a aidé Trump à gagner mais je n’ai pas fait élire Trump, c’est lui qui a fait ce qu’il fallait pour être élu. Ensuite, je me suis intéressé à l’Europe et je vois que partout se développent des mouvements populistes qui réclament, eux aussi, que les nations soient souveraines. Alors je consacre tout mon temps à faire ce que je peux pour les aider. Mais je ne veux pas détruire l’UE, au contraire : je me vois comme un bâtisseur au service de la classe populaire et de ceux qui essayent de réformer l’UE dans l’intérêt des plus petits.

 

Lire aussi : Emmanuelle Ménard : « Nous avons besoin d’un parti, plus européen, plus libéral que le Rassemblement national. »

 

Comment vous définiriez-vous ? Nationalpopuliste ? Libéral-conservateur ? Une synthèse des deux ? Je suis un populiste qui défend la souveraineté nationale. Ou un nationaliste populiste souverainiste, si vous préférez. Le mouvement conservateur a oublié trop de choses qui sont pour moi primordiales, à commencer par la vraie nature de la classe populaire, qui constitue la colonne vertébrale de la société.

Chavez aussi était un populiste, et Berlusconi aussi, et même Sarkozy… Il y a ceux qui se font passer pour des populistes et il y a ceux qui le sont. Au sein de ces derniers, il y a un vrai populisme de gauche et un vrai populisme de droite. On le voit aujourd’hui aux Etats-Unis, avec, d’un côté, Donald Trump, et, de l’autre, Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez [jeune élue démocrate de New York à Chambre des représentants, Ndlr] ou Elizabeth Warren [sénatrice démocrate du Massachusetts, Ndlr]. Mais il y a aussi un faux populisme, et Berlusconi et Sarkozy sont de faux populistes : ils prétendent parler aux petits, mais ils laissent tous les pouvoirs aux capitalistes sans scrupules qui sont leurs amis. Tout ce qu’ils font, c’est utiliser le langage des populistes pour, en réalité, renforcer les lobbies. Les vrais populistes veulent, eux, redonner le pouvoir de décision au peuple et ils défendent une politique anti-élites, surtout dans le domaine économique. La différence entre le populisme de gauche et le populisme de droite est que nous, populistes de droite, croyons à la nécessité de réduire l’emprise de l’Etat sur la vie des gens, de le ramener à ses prérogatives régaliennes, comme on dit en France.

Le vrai populisme n’est pas qu’un langage ou une attitude, il implique des actes en accord avec le discours et avec les intérêts du peuple

Nous voulons un Etat puissant, mais avec un champ d’intervention plus réduit. Et nous voulons sortir du capitalisme d’Etat, alors que les populistes de gauche, qui sont des socialistes, entendent renforcer cette perversion de l’esprit humain qui voit les travailleurs comme des serfs. Un vrai populiste comme Donald Trump – et peut-être Bernie Sanders, on ne sait pas – veut s’en prendre à cette concentration du pouvoir et de la richesse qui maintient les petits en état de servitude. Le vrai populisme n’est pas qu’un langage ou une attitude, il implique des actes en accord avec le discours et avec les intérêts du peuple.

 

Comment s’est construite votre pensée, c’està-dire quels sont les penseurs qui vous ont influencé ?

Il y a tant de penseurs qui m’ont influencé et m’influencent encore ! J’ai été élevé dans le catholicisme, et, ayant grandi aux Etats-Unis, j’ai étudié tous nos Pères fondateurs, mais ce qui m’a toujours le plus intéressé, c’est la philosophie en action. J’ai aimé m’imprégner de quelqu’un comme Lincoln, par exemple, qui a mis sa pensée en action. J’ai beaucoup appris sur la pensée chrétienne en étudiant la courte vie de l’empereur Julien l’Apostat, durant laquelle il a tenté de faire revenir le paganisme. À travers lui, j’ai beaucoup appris sur Saint Augustin.

 

Lire aussi : Henri Guaino : « quand on fait trop souffrir les gens en abîmant leur vie, on a toujours la violence au bout. »

 

Vous avez créé une organisation, The Movement. De quoi s’agit-il exactement ? Quels sont ses moyens d’action ? Quel but politique poursuivez-vous ?

Le Rassemblement national s’appelait encore Front national lorsqu’il m’a invité à faire une conférence. Au même moment, j’ai été invité par les populistes suisses. J’ai dit à Marine et à ses conseillers, ainsi qu’aux Suisses : « Écoutez les gars, je suis américain, je suis un nationaliste américain, pourquoi cela intéresserait-il les vôtres que je vienne vous parler ? » Ils m’ont répondu la même chose : « Dites-nous que nous ne sommes pas seuls. Dites-nous qu’il y a d’autres gens qui pensent comme nous. » De là est née l’idée de regrouper les gens qui pensent la même chose. Je ne suis pas un consultant politique professionnel. Je pourrais créer un cabinet de conseil, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je n’ai jamais pris un sou à Trump.

J’ai beaucoup appris sur la pensée chrétienne en étudiant la courte vie de l’empereur Julien l’Apostat, durant laquelle il a tenté de faire revenir le paganisme.

La première fois que j’ai eu un bureau, c’est quand j’ai intégré la campagne de Trump. Tout ce que je lui ai dit, ça a été : « Voilà les choses importantes. Voilà sur quoi il faut travailler, puis mettre l’accent, et il faudra le dire tous les jours et taper fort. » C’est ce que je m’efforce de faire avec Le Mouvement : analyser et faire comprendre aux gens qu’ils peuvent croire en eux. À un moment, j’ai espéré pouvoir offrir plus de services, mais en regardant les lois électorales des différents pays, j’ai compris que ça soulèverait des problèmes. On le voit en ce moment en France, où le simple fait que je sois à Paris suscite la suspicion… Donc je me contente du rôle de cheerleader, qui est mon meilleur rôle.

 

Vous vous apprêtez à fonder une école de formation en Italie dans une ancienne abbaye. Dans un reportage diffusé par la télévision française, Benjamin Harnwell, présenté comme votre « bras droit en Europe », dit que vous voulez former des « gladiateurs ». Quel est le but de ce centre ?

De tous les projets sur lesquels je travaille, c’est celui qui me passionne le plus. Je suis en désaccord idéologique total avec George Soros, mais il est un point sur lequel j’éprouve une grande admiration pour lui : il a mis ses idées en action et il a obtenu des résultats. Ce qu’il a fait pour la gauche, que ce soit à travers ses ONG, les partis politiques, les entreprises de médias, a eu un impact énorme ! C’est ce qui manque à la droite : un endroit où enseigner les fondements de la culture judéo-chrétienne, c’est-à-dire notre civilisation, et la façon de les défendre et de les propager. Que ce soit dans l’art, la musique, l’économie ou la finance. J’appelle ça une école de gladiateurs parce que les gladiateurs n’avaient pas que de la force ou des capacités techniques. Le plus important pour eux était la clarté de leur esprit. Ce dont on a besoin, c’est d’un entraînement spirituel qui aide à la concentration de l’esprit. 

Ils ont l’habitude que la droite leur serve uniquement de punchingball. Cette époque est terminée. On va commencer à entraîner les gens afin qu’ils rendent coup pour coup.

Nous apprendrons à donner des interviews, à promouvoir ses idées dans une société médiatisée, à débattre, à être poussés dans ses retranchements en plaçant nos étudiants en quasi-situation réelle, c’est-à-dire en les plongeant dans un environnement hostile que nous créerons à l’école. Lorsqu’ils en sortiront, ils pourront revenir à ce qu’ils faisaient avant en étant prêts à défendre les idées judéo-chrétiennes dans le monde moderne. De tout ce que j’ai fait, rien n’a autant, énervé la gauche que cela. NBC m’a demandé quel était le but de cette école et quand j’ai répondu que c’était d’enseigner les valeurs judéo-chrétiennes, le journaliste a explosé devant la caméra : « C’est une idée tellement radicale, pour  quoi voulez-vous faire ça ? » Je lui ai demandé : « Pourquoi ça vous rend si dingue ? » C’est notre culture et ça rend la gauche dingue. Ils ont l’habitude de cogner et que la droite ne réponde pas. Ils ont l’habitude que la droite leur serve uniquement de punchingball. Cette époque est terminée. On va commencer à entraîner les gens afin qu’ils rendent coup pour coup.

 

Lire aussi : Charles Millon: « Le combat de demain sera entre girondin et jacobin »

 

Puisque vous êtes considéré comme l’homme qui a fait élire Donald Trump, pensez-vous pouvoir contribuer à faire élire Marine Le Pen ?

Marine Le Pen n’a pas besoin de Steve Bannon pour se faire élire présidente. Je pense qu’elle est l’une des politiciennes les plus extraordinaires au monde. Et je parcours pas mal le monde. Elle a de la résilience. Le plus important, dans le monde moderne, c’est de pouvoir se relever après une défaite. On a toujours des échecs et des succès, mais il faut que les succès nous permettent d’aller au niveau supérieur. Après sa défaite en 2017, n’importe qui aurait abandonné. Elle a réussi à repenser son parti, lui donner une nouvelle image, inspirer les gens, faire ce qu’elle a fait avec les élections européennes. Personne en politique n’a fait ça, à part elle. C’est l’un des retournements les plus extraordinaires que j’aie vus de ma vie. Alors elle n’a clairement pas besoin de moi.

 

Marine Le Pen n’est pas particulièrement libérale en économie. Cela ne vous gêne pas ?

Je ne suis pas libéral non plus ! Prenez n’importe quel livre d’économie écrit par un prix Nobel et montrez-moi le chapitre sur les intérêts négatifs : c’est une arnaque ! Ce que le système a fait, c’est d’ouvrir le robinet des liquidités des banques centrales, contrôlées par le pouvoir, et se couvrir derrière pour se prémunir de tout risque. Les taux d’intérêt négatifs détruisent les économies des gens normaux. Ils ne peuvent pas acheter de maison, pas faire d’économies ! Ce sont 5 000 ans de judéo-christianisme détruits en quelques années par ceux qui prennent les décisions, par les Obama, les Macron, les Hillary Clinton – et même les George Bush. Ce n’est pas une affaire de gauche ou de droite, c’est comme ça que le système fonctionne, contre les petits. Notre pire ennemi, c’est l’establishment républicain. Ils me disent : « Oh ! Mais vous n’êtes pas pour le libre-échange ! » Mais comment croire au libre-échange avec un tel système ? Hayek a écrit sur la servitude, mais il s’est trompé. Il voyait la menace socialiste, mais pas celle du capitalisme de connivence qui allait conduire les classes populaires à la servitude. C’est ce qu’on a aujourd’hui : une économie globale où des esclaves chinois produisent des biens à destination des chômeurs de l’Occident.

 

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Vous voulez être le La Fayette des Européens dans leur guerre d’indépendance ? Attention, ils peuvent aussi réclamer leur indépendance à l’égard des Etats-Unis d’Amérique !

C’est un honneur d’être mentionné dans la même phrase que La Fayette. C’est un de mes héros. Aux ÉtatsUnis, il est très respecté. Je viens de Virginie, et là-bas, pendant la révolution, ceux qui nous ont aidés à nous en sortir, ce sont les Français. Vous ne savez pas à quel point la France a aidé les Etats-Unis lors de la guerre d’Indépendance ! C’est un compliment immense pour moi. Je vais vous dire une chose que je n’ai jamais dite : l’une des raisons pour lesquelles je ne suis jamais venu en France avec Trump avant de quitter la Maison Blanche – parce que j’ai toujours voulu venir –, c’est que l’on n’a pas pu aller sur la tombe de La Fayette pour lui rendre hommage. Macron l’a emmené voir la tombe de Napoléon, ce qui est très bien, mais j’aurais préféré que ce soit d’abord celle de La Fayette. Chez nous, en Virginie, La Fayette est presque un dieu. C’est trop d’honneur que de m’avoir comparé à lui. Mais rien que d’avoir posé la question me ravit.

Ce sont 5 000 ans de judéo-christianisme détruits en quelques années par ceux qui prennent les décisions, par les Obama, les Macron, les Hillary Clinton – et même les George Bush.

Et sur le risque de révolte des Européens contre la domination américaine ?

Ce sont les mondialistes comme Obama qui ont fait des États-Unis une puissance impérialiste. Nous, nous ne voulons pas de ça. Nous sommes une puissance révolutionnaire, pas impérialiste. Notre politique n’est pas d’être isolationnistes, mais nous ne sommes pas non plus interventionnistes. Nous avons des alliés, nous n’avons pas besoin d’être des protecteurs. C’est ce que l’on apprend de nos Pères fondateurs, qui ont brisé le plus grand empire du monde, l’Empire britannique. Et nous n’aurions jamais réussi sans l’aide d’autres puissances révolutionnaires ou pré-révolutionnaires. Les révolutionnaires français et américains sont bien sûr très différents mais ce qui m’intéresse, c’est la combinaison de ce qu’il y avait de bien dans la Révolution française et dans la révolution américaine. Les idées qui sous-tendaient ces deux mouvements sont pour moi la force qui anime notre mouvement populiste. Et c’est pour ça que Marine Le Pen et le Rassemblement national sont si importants.

 

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Quand vous entendez que le clivage entre patriotes et mondialistes remplace le clivage droite/gauche, obsolète, vous êtes d’accord ?

Je pense que le clivage est désormais entre les nationalistes et les mondialistes. Il faut que le peuple ait la voix la plus puissante possible et que les puissants rendent des comptes. Le monde n’est plus divisé entre droite et gauche. La politique se divise maintenant entre ceux qui voient les Etats-nation comme quelque chose à vaincre, et ceux qui les voient comme un trésor à chérir. Gardez à l’esprit que la nation, ce n’est pas la même chose que l’État. L’État est le point sur lequel il y a des différences entre les Américains et les Européens. Je crois que sur le long terme, c’est en réduisant drastiquement l’interventionnisme de l’État que l’on pourra libérer les énergies vitales.

 

 

Propos recueillis par Bruno Larebière

 

 

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