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Donald Trump à la reconquête de la ménagère américaine

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Publié le

30 octobre 2020

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Le segment électoral de la ménagère est crucial pour le parti républicain : les militants ciblent les femmes dans les quartiers pavillonnaires et tentaculaires. Reportage au Texas à la rencontre des « Karen », ces ménagères américaines tentées par le vote Biden.
Karen

De loin, ça pourrait ressembler à une réunion Tupperware. Même atmosphère cosy, et presque le même public. La maîtresse des lieux, Stephanie Perdue a préparé des cookies et du thé glacé, ce thé ultra-sucré et presque sirupeux dont raffolent les Texans qui le versent au moyen de grandes cruches à toute heure de la journée. Une de ses amies débarque en retard avec des bannières et des fanions aux couleurs de son champion. Mais c’est le mannequin en carton en taille réelle de Donald Trump qui amuse le plus cette bande de copines. Le plan de bataille est dressé sur la table de la cuisine : telle maison est à visiter en priorité, tel secteur compte tant d’indépendants, tel voisin est enregistré chez les Démocrates.

Bienvenue au « Victory Block Walk », une sorte de porte-à-porte organisé dans le voisinage d’une militante, généralement une mère de famille, dévouée à la cause républicaine et en particulier à celle de son président, en mauvaise posture dans les sondages et notamment chez les suburban women, ces femmes de banlieue qui font ou défont une élection depuis les années 1980. Ces épouses, mères, ou femmes célibataires, dont tous les spécialistes disent qu’elles sont modérément conservatrices, moins à droite que les hommes : bref, qui veulent bien l’ordre, soutiennent l’Église, mais sans les dérapages verbaux de l’ex-présentateur de « The Apprentice », devenu chef d’État. Law and order, loin de la chienlit des grandes villes dirigées par les démocrates, tel est leur mot d’ordre.

Dehors, et malgré deux orages tropicaux par jour arrosant le nord-est du Texas, il fait une chaleur de plomb. Même les cactus semblent souffrir. L’ombre est rare à Crowley, une petite ville coquette de 13 000 habitants, en banlieue sud de Fort-Worth, perdue dans la gigantesque « Metroplex » qui comprend Dallas et qui en fait la quatrième agglomération du pays. Ici, on vit en terrain climatisé huit mois par an. Dans ce méandre urbain, quand on doit se rendre à l’extérieur, même pour 300 mètres, on le fait en voiture, l’air conditionné poussé au maximum de ses possibilités.

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Carlos, un jeune homme de 18 ans, commence son chemin à pied, avant de renoncer et de prendre son automobile. Le voilà en quête de l’électeur ou de l’électrice rare : celui ou celle qui n’a pas fait encore son choix. Il se déplace à l’aide d’une application sur son smartphone : « On a les données précises du quartier, collectées par le comté de Tarrant. On connaît grosso modo les tendances politiques de chaque habitant du coin. Ça évite de perdre du temps. On va à l’essentiel ! » Dans sa besace, des bumper stickers, ces autocollants dont sont friands les Américains qui les appliquent sur les pare-chocs de leur pick-up pour afficher leur couleur politique. Un excellent moyen d’horripiler ses adversaires dans les embouteillages de Dallas-Fort Worth.

Les siens sont des plus classiques : « Trump/Pence. Keep America Great ». À Crowley, comme dans beaucoup de banlieues de Metroplex, les slogans sont souvent plus drôles : « Make liberal Cry Again » (Faire pleurer à nouveau la gauche) ou « I am Joe Biden and I forgot this message » (« Je suis Joe Biden et j’ai oublié ce message »). Carlos a tout prévu : « Si vous voulez, on vous plante un panneau Trump 2020 sur votre pelouse ! » Un voisin répond : « Ah ah, ne vous inquiétez pas ! J’en ai déjà un que je vais bientôt installer sur la pelouse ». C’est peu de dire qu’ils sont en terrain conquis : labanlieue est cossue, et si DFW comme on appelle ici Dallas Fort-Worth penche à gauche, elle est cernée par des communes qui votent très à droite. Il n’empêche : Crowley fait partie du même comté que Fort-Worth justement et le Texas, selon certains sondages (très) pessimistes pourrait basculer à une décimale près dans le camp démocrate le 3 novembre.

C’est l’argument massue : les Démocrates géreront aussi mal le pays qu’ils gèrent leurs villes, toutes plus ou moins en proie à des violences urbaines depuis la mort de George Floyd, à Minneapolis, en mai

Retour chez Stephanie. On est persuadé de la victoire de Trump, malgré des sondages affichant parfois des écarts à deux chiffres. En cause : « Les médias qui mentent sur les estimations, comme ils mentent sur les chiffres du Covid-19 ». L’optimisme l’emporte à chaque fois sur les arguments rationnels : « Oui, mais s’il perdait le vote des femmes de banlieue justement ? » Impossible, répondent-elles en chœur : « Vous avez vu ce qui se passe dans les grandes villes gérées par les Démocrates ? Vous pensez que les femmes veulent de ça ? » C’est l’argument massue : les Démocrates géreront aussi mal le pays qu’ils gèrent leurs villes, toutes plus ou moins en proie à des violences urbaines depuis la mort de George Floyd, à Minneapolis, en mai.

Une semaine plus tard, on les retrouve sur les bords du lac Eagle Mountain à l’ouest de Fort Worth. C’est l’opération communication du week-end : une parade en bateau, jet-skis, barques aux couleurs de Trump. Les femmes sont arrivées plus nombreuses que les hommes. Souvent en petites tenues, ceintes dans des bannières Trump : « On est plus sexy que les supportrices de Biden, hein ? » lâche une quadragénaire aussitôt interrompue par une de ses amies qui vient ravitailler le petit groupe avec une glacière débordant de glaçons et de Budweiser light : « Et puis, nous on ne se laissera pas sniffer les cheveux ». Clin-d’œil aux habitudes, disons tactiles, de l’ex-vice-président américain qui a été plusieurs fois surpris à poser son nez dans les chevelures féminines, et de temps en temps dans celles d’enfants. C’était avant qu’il ne fasse la promotion du masque chirurgical et de la distanciation sociale.

Sarah Renda est l’une de ces plaisancières pro-Trump. « Je suis typique, dit-elle, des femmes qui vivent en banlieue. J’ai quarante ans et trois enfants, je suis infirmière ». Le langage de son champion, parfois fleuri à l’égard des femmes (tout le monde se souvient du « grab’m by the p…, prends-les par la ch… », révélé pendant la campagne de 2016) ne la détourne-t-il pas du vote républicain ? « Pas du tout ! Je sais qu’il a un lexique qui peut paraître offensant. Je suis une maman et ça ne me plait pas. Je sais aussi qu’il va parfois trop loin dans la provocation, notamment sur Twitter. Mais écoutez, je n’ai pas l’intention d’épouser Trump. J’ai l’intention de voter pour lui, pour son programme, pour sa politique. Et si son attitude – je vous rappelle que ce n’est pas un politicien professionnel – peut choquer, ce que je vois, moi, c’est un homme qui a augmenté la durée des congés maternité et les a rémunérés, pour la première fois dans l’histoire, pour les femmes fonctionnaires. On peut remercier Ivanka, sa fille, pour ça ! C’est elle qui porte notre voix. Un vrai modèle de suburban woman, celle-ci ! »

Longtemps acquis au Parti républicain, le vote des habitants des immenses banlieues des grandes villes américaines tend à devenir de plus en plus démocrate, surtout dans l’électorat féminin. Les banlieues autrefois réservées à l’élite blanche et protestante du pays sont moins monolithiques que dans les années 1980. Avec la baisse des taux d’intérêt, les citadins ont migré vers la périphérie pour devenir propriétaires et dans leur déménagement, ils ont souvent embarqué leurs idées libérales. Les foyers ont évolué en même temps que les agglomérations se sont étendues jusqu’en zone rurale : il n’est plus rare que le chef de famille soit une mère célibataire.

Ici, chez les Républicains, c’est Trump ou le chaos des banlieues. Trump ou la contagion des émeutes urbaines aux banlieues d’ordinaire calmes

Dans la dernière ligne droite de sa campagne, Trump n’essaie même plus de déployer des trésors d’imagination pour séduire celles que les réseaux sociaux surnomment, sur un ton moqueur, les « Karen », un prénom qui serait typique de ces électrices… Une sorte de « Monique » à la française. Car, ici, chez les Républicains, c’est Trump ou le chaos des banlieues. Trump ou la contagion des émeutes urbaines aux banlieues d’ordinaire calmes.

En juillet dernier, le président américain a ainsi mis fin au Affirmatively Furthering Fair Housing Rule, une disposition légale prise sous Obama qui subventionnait les villes prenant des mesures pour davantage de diversité sociale et raciale, une sorte de SRU à l’envers qui promouvait l’égalité des chances en matière d’accès à la propriété, notamment dans les banlieues, jugées trop ethniquement homogènes, en clair : blanches.

En août dernier, sur Fox News, Trump en remettait une couche : « Les femmes de banlieue voteront pour moi. Elles veulent la sécurité et sont ravies que j’ai mis fin à un programme qui existait depuis si longtemps où des salaires trop bas allaient envahir leur voisinage. Biden le réinstallerait, dans une forme encore plus importante ! »

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Danielle Haugen, de Sioux Falls, dans le Dakota du Sud, est une jeune femme de 36 ans. Elle est en charge, au comité national républicain, du vote des femmes. Et répète à l’envi les arguments de son candidat : « Voter pour les démocrates en 2020, c’est prendre le risque que les banlieues deviennent comme les villes qu’ils gèrent. C’est prendre un risque pour ses enfants qui attendent le bus scolaire tous les matins. Et ça, on ne peut pas se le permettre… » Elle aussi est consciente que Trump n’a pas un discours et une attitude présidentiels classiques… Elle tempère cependant : « Trump, c’est l’homme de tous les jours. C’est le type qui vous parle comme si vous le connaissiez personnellement. Sans filtre ! Et moi, ça me rassure face au discours – effrayant ! – des Démocrates sur les banlieues, la justice sociale et raciale, sur le fait de devoir définancer la police. Je ne crois pas une seconde, mais alors vraiment pas, que les femmes de banlieues, chrétiennes, protectrices de leurs enfants, votent en novembre pour un candidat qui ne dénonce jamais les émeutiers et les voleurs qui sévissent partout dans les grandes villes américaines en ce moment ! Alors, tant pis pour son vocabulaire, un peu excessif ! »

Trump avait remporté en 2016 le vote de ces « Karen » si choyées par les états-majors des deux grands partis. Mais il l’avait perdu, presque aussi vite, à l’occasion des midterms de novembre 2018. Le Président américain avait promis « d’adoucir son ton », conscient qu’il pouvait perdre de précieuses voix en 2020. Il ne l’a jamais fait. Trump est resté Trump. Dans un sondage du Wall Street Journal de juillet, Biden remporterait 56 % des voix des suburban women contre 40 % à Trump. Un océan à franchir pour remporter le scrutin ! D’autant que Biden concourt au poste suprême avec une femme sur son ticket présidentiel. Jusqu’où « Karen » supportera-t-elle la rhétorique de Trump, parfois violente ? Tel est le mystère de l’équation présidentielle de novembre.

Par Alexandre Mendel, correspondant au Texas

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