Le 13 mai 1958, la IVe République, incapable de résoudre la question algérienne, est à l’agonie. Le président du Conseil Félix Gaillard a dû démissionner le 15 avril, à la suite d’une action de représailles menée par l’armée française sur les bases arrière du FLN en Tunisie, dans le petit village de Sakiet, causant la mort de plus de 70 personnes, dont une douzaine d’élèves d’une école primaire. Sans gouvernement depuis près d’un mois, la IVe République tente d’investir, ce 13 mai, le démocrate-chrétien Pierre Pflimlin qui est partisan d’une solution négociée avec le FLN.
1958 : le coup de force légal
Sitôt la nouvelle connue à Alger, les pieds-noirs se révoltent. Profitant d’une manifestation organisée à la mémoire de trois militaires du contingent fusillés par les fellaghas, ils investissent, à l’initiative de Pierre Lagaillarde, président de l’Association générale des étudiants d’Alger, le bâtiment du gouvernement général, siège du gouverneur général de l’Algérie. Au lieu de riposter, la 10e division parachutiste du général Massu fraternise avec les manifestants et prend le contrôle de l’insurrection. Après la mise à sac du gouvernement général, les émeutiers nomment un comité de salut public dirigé par Massu. Celui-ci exige la formation à Paris d’un gouvernement de salut public qui puisse conserver l’Algérie comme partie intégrante de la France : « Moi, général Massu, je viens de former un comité de salut public… pour qu’en France soit formé un gouvernement de salut public, présidé par le général de Gaulle ». Le nom du général retraité de la vie politique est lancé pour la première fois.
En réaction, l’Assemblée nationale, se sentant bousculée, investit Pierre Pflimlin comme président du Conseil dans la nuit du 13 au 14 mai. Dès lors, la rupture entre Paris et Alger est consommée. En Algérie, ce 13 mai est celui de tous les espoirs et voit une foule musulmane fraterniser avec les Européens et avec l’armée. Plus que jamais, on veut croire à « la France de Dunkerque à Tamanrasset » alors qu’à Paris, on s’interroge sur l’opportunité d’une ouverture de négociations avec le FLN. À Alger, le comité de salut public confie le gouvernement provisoire de l’Algérie au général Salan, qui commande les forces armées sur place depuis décembre 1956. Voulant garder la face, Paris ratifie le coup de force et confie les pleins pouvoirs civils et militaires en Algérie au général Salan. Celui-ci prononce le 15 mai 1958 une allocution devant le comité de salut public, sur le balcon du palais du gouvernement général : « Vive la France ! Vive l’Algérie française ! » Il se retourne vers l’intérieur et le gaulliste Léon Delbecque lui souffle : « Dites « vive de Gaulle », mon général ! » Revenant vers le micro, Salan reprend : « Vive de Gaulle ! » Le mot est lancé une deuxième fois et il fera mouche. En métropole, le message est parfaitement reçu par l’intéressé qui déclare dans la foulée aux journalistes : « Je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Les partisans du général s’activent en coulisses pour que son recours apparaisse inéluctable et que son accession au pouvoir prenne les formes de la légalité. De Gaulle ne condamne pas l’insurrection et laisse croire à ses partisans qu’il l’approuve mais en privé, il entretient le doute.
Lire aussi : Référendum de 2005 : les élites font sécession
Son coup de bluff s’avère extrêmement payant. Le 27 mai, il déclare : « J’ai entamé hier le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement capable d’assurer l’unité et l’indépendance du pays. » La formule donne l’apparence de la légalité mais il n’en est rien. De Gaulle a effectivement vu Pierre Pflimlin la veille mais il n’a pas été question de cela et l’entretien a été peu concluant. Certains considèrent que cette déclaration du général de Gaulle s’apparente à un coup de force. C’est le cas de Pierre Mendès-France et de François Mitterrand. Pierre Pflimlin veut protester, les députés socialistes évoquent un « défi à la légalité républicaine » mais les chefs de la SFIO (Guy Mollet, Robert Lacoste et Vincent Auriol) soutiennent de Gaulle. Dans la nuit du 27 au 28 mai, le débat est houleux à l’Assemblée, Pierre Pflimlin veut protester contre l’offensive de de Gaulle mais le président René Coty l’en dissuade. Quatorze jours après son investiture, Pierre Pflimlin se voit contraint de démissionner. Ce même 28 mai, 200 000 personnes défilent à Paris à l’appel de la gauche, derrière Mendès-France et François Mitterrand, huant de Gaulle au nom de la défense des libertés républicaines. Son accession au pouvoir ne paraît pas garantie.
Mais le 29 mai, un retournement de situation se produit : dans un message historique au Parlement, le président René Coty laisse entendre qu’il démissionnera si l’Assemblée n’investit pas de Gaulle, « le plus illustre des Français ». Le message fait son effet et René Coty reçoit de Gaulle pour évoquer avec lui les modalités de passation des pouvoirs. Pour respecter les institutions de la IVe République, il faudra que de Gaulle sollicite l’investiture de l’Assemblée nationale. Le 31 mai 1958, il reçoit les différents groupes politiques (à l’exception des communistes) et leur expose ses vues. Il affirme qu’il sollicitera bien la confiance des députés le lendemain par un vote. Son projet est d’obtenir les pleins pouvoirs afin de rédiger une nouvelle constitution qui renforce le pouvoir exécutif jusque-là impuissant devant une Assemblée nationale, seule issue du suffrage universel, qui faisait et défaisait les gouvernements au gré des caprices de la majorité. « J’ai résolu une querelle vieille de cent soixante-neuf ans », dira-t-il, en référence à la Révolution de 1789 qui avait abattu le pouvoir monarchique au profit des assemblées révolutionnaires.
Dès lors, le calendrier s’accélère. Le 1er juin 1958, le général est investi président du Conseil par 329 voix contre 224 et nomme Michel Debré garde des Sceaux. Il le charge alors de rédiger une nouvelle constitution qui mettra fin à l’instabilité ministérielle de la IVe République. Dans l’opposition, on trouve Pierre Mendès-France qui n’admet pas ce coup de force même s’il revêt les apparences de la légalité républicaine : « Quels que soient mes sentiments pour le général de Gaulle, je ne voterai pas son investiture. » Pierre Cot ajoute : « Quant au général de Gaulle, on posera la question : qui t’a fait roi ? Il ne pourra honnêtement que répondre : c’est la violence, c’est l’insurrection et non le Parlement français. » De fait, de Gaulle a su s’imposer comme un recours indispensable pour résoudre la crise du 13 mai 1958 mais c’est tout de même à la faveur d’un coup d’État insurrectionnel mené par le comité de salut public qu’il a pu devenir le dernier président du Conseil de la IVe République. C’est un soupçon qui pèsera toujours sur la légitimité du général de Gaulle et qu’exploitera son adversaire François Mitterrand dans Le Coup d’État permanent (1964).
1962 : le bruit des votes
Revenu au pouvoir à la faveur d’une crise institutionnelle, le général de Gaulle doit en affronter une deuxième en 1962, qui concerne son projet de faire élire le président de la République au suffrage universel direct. Afin de ne pas brusquer les parlementaires, de Gaulle procède par étapes. En 1958, il n’a pas instauré l’élection du président au suffrage universel direct mais prévu que celui-ci serait désigné par un collège de 80 000 grands électeurs au sein duquel se trouvent les parlementaires et les élus locaux, dans la tradition de la IIIe et Ia IVe Républiques. En effet, l’élection du président au suffrage universel direct aurait trop rappelé le régime de la IIe République qui avait vu en 1848 un certain Louis-Napoléon Bonaparte se prévaloir de l’onction démocratique pour renverser la République trois ans plus tard par le coup d’État du 2 décembre 1851, et instaurer le Second Empire l’année suivante. Depuis, les parlementaires tiennent en horreur l’élection du président de la République au suffrage universel direct qu’ils considèrent comme l’antichambre du pouvoir personnel. L’accession au pouvoir de de Gaulle étant déjà contestée, il ne faudrait pas que la constitution du 4 octobre 1958 porte la marque du césarisme démocratique.
De plus, de Gaulle doit d’abord régler la question algérienne. Une fois les accords d’Évian signés le 19 mars 1962 et approuvés par référendum le 8 avril, de Gaulle estime le moment venu de s’atteler à la réforme des institutions. Il remplace d’abord Michel Debré usé par le pouvoir et défavorable à sa politique algérienne, par Georges Pompidou, son ancien directeur de cabinet, et profite de l’émotion suscitée par l’attentat du Petit-Clamart (22 août 1962) pour annoncer un référendum constitutionnel sur l’élection du président au suffrage universel direct, seul moyen, selon lui, de lui conférer une légitimité démocratique justifiant ses prérogatives constitutionnelles.
En face, l’opposition est double, sur la forme comme sur le fond. Sur la forme car le président a décidé de ne pas utiliser l’article 89 de la constitution, réservé aux révisions constitutionnelles, mais l’article 11, consacré aux référendums concernant « tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics ». Pour de Gaulle, il s’agit d’éviter un vote des parlementaires, qui est nécessairement requis par l’article 89 mais peut être évité si l’on s’adresse directement au peuple par le biais de l’article 11. Mais est-ce bien conforme à la lettre comme à l’esprit des institutions ? De Gaulle se justifie en invoquant l’article 3 de la constitution qui précise que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Donc, on peut utiliser le référendum (article 11) tout comme le vote parlementaire (article 89). Mais la plupart des juristes (Burdeau, Bastid, Teitgen) ne l’entendent pas ainsi et le Conseil d’État publie un avis défavorable le 1er octobre 1962.
Les parlementaires qui montent au créneau : le spectre du bonapartisme voire du boulangisme leur fait considérer ce projet comme une forfaiture
Sur le fond, ce sont les parlementaires qui montent au créneau : le spectre du bonapartisme voire du boulangisme leur fait considérer ce projet comme une forfaiture, à l’image du président du Sénat, Gaston Monnerville. « C’est notre honneur de parlementaires qui est en cause », dira de même Paul Reynaud : « Allez dire à l’Élysée que cette assemblée n’est pas assez dégénérée pour renier la République. » Tous les partis se liguent contre le général de Gaulle et déposent une motion de censure le 5 octobre 1962 qui est adoptée par 280 voix sur 480. C’est la seule et unique fois dans l’histoire de la Ve République qu’une motion de censure a pu renverser un gouvernement. Pompidou remet logiquement sa démission à de Gaulle mais celui-ci ne l’accepte pas et prononce, en retour, la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 octobre. Désormais, c’est au peuple de trancher le différend entre le président et l’Assemblée. Le référendum du 28 octobre 1962 se solde par l’adoption à 62 % du projet présidentiel et les élections législatives des 18 et 25 novembre 1962 débouchent sur une majorité sans précédent de 268 députés sur 482. Dans le détail, le parti gaulliste UNR obtient 233 sièges, les républicains indépendants alliés à la majorité (Giscard d’Estaing) 35 sièges. L’opposition, divisée et affaiblie, est désavouée. Dans le bras de fer entre le président et l’Assemblée, c’est de Gaulle qui l’a emporté.
Fort de cette victoire, de Gaulle va pouvoir mettre en œuvre sa politique en s’appuyant sur une nette majorité parlementaire mais il ne pourra enrayer l’usure du pouvoir. Déjà en 1965, il est mis en ballottage par Mitterrand lors de l’élection présidentielle. Pensant être élu dès le premier tour, le président sortant n’avait quasiment pas fait campagne ni utilisé son temps de parole. Se voulant au-dessus de la mêlée politique, il avait très mal accepté de devoir se comporter comme un candidat, sur un pied d’égalité avec son adversaire Mitterrand, et avait été tenté par la démission entre les deux tours. En 1967, c’est au tour de l’Assemblée élue en 1962 d’être renouvelée : les élections législatives donnent une très courte majorité aux députés gaullistes qui perdent 38 sièges et doivent compter sur l’appoint des giscardiens (43 élus des républicains indépendants) pour bénéficier d’une majorité à 3 sièges près. La marge de manœuvre du pouvoir n’est, dès lors, plus la même.
1968 : un président hors du temps
Pendant ce temps, la société se gauchise, sur fond de croissance économique et d’évolution des mœurs. De Gaulle qui avait été jusque-là assez visionnaire dans sa capacité à comprendre les crises qui surgissaient au sein du monde occidental, se retrouve complètement dépassé face à Mai 68, un événement qu’il n’a pas vu venir ni su gérer, contrairement à Pompidou. Jean Anouilh résume bien l’état d’esprit du général en lui prêtant l’intention d’abandonner la culture à la gauche comme un os à ronger. De fait, de Gaulle attache peu d’importance au combat des idées qu’il considère comme secondaire dans la vie des nations. « Homme de pouvoir pragmatique, redoutable dans l’action, de Gaulle méprisait les idéologies dont il ne percevait pas le rôle, explique à son sujet Dominique Venner. À ses yeux, par exemple, l’URSS n’était rien d’autre que la Russie, ce qui était à la fois vrai et faux. » De fait, de Gaulle analyse subtilement les rapports de force géopolitiques mais ne croit pas à l’impact réel des idées révolutionnaires sur les sociétés. C’est pour cela qu’il laisse la société française se gauchiser sans voir l’impact potentiellement révolutionnaire d’une jeunesse contaminée par l’idéologie progressiste. De plus, il avait discrédité politiquement sous le sceau infamant de Vichy et de l’Algérie française tous ceux qui auraient pu, dans les années 60, offrir un contrepoids au communisme et au gauchisme. Mais son aveuglement constituera aussi son tombeau puisque la jeunesse du Quartier latin verra désormais en de Gaulle un archaïsme du passé. « 13 mai 1958 – 13 mai 1968 : bon anniversaire mon général, dix ans, ça suffit », peut-on lire parmi les slogans. De fait, au plus fort de la crise, de Gaulle confie pour la première fois à Peyrefitte ne plus comprendre les ressorts du peuple français. C’est Pompidou qui sera à la manœuvre pour sortir le pays de la crise.
Le Premier ministre prend d’emblée conscience du caractère inédit de la révolte étudiante. Dans son discours du 14 mai 1968, il évoque une transformation radicale de la société : « Traditionnellement, la jeunesse était vouée à la discipline et à l’effort, au nom d’un idéal, d’une conception morale en tout cas. La discipline a en grande partie disparu. L’intrusion de la radio et de la télévision a mis les jeunes dès l’enfance au contact de la vie extérieure. L’évolution des mœurs a transformé les rapports entre parents et enfants comme entre maîtres et élèves. Les progrès de la technique et du niveau de vie ont, pour beaucoup, supprimé le sens de l’effort. Quoi d’étonnant enfin si le besoin de l’homme de croire à quelque chose, d’avoir solidement ancrés en soi quelques principes fondamentaux, se trouve contrarié par la remise en cause constante de tout ce sur quoi l’humanité s’est appuyée pendant des siècles : la famille est souvent dissoute, ou relâchée, la patrie discutée, souvent niée, Dieu est mort pour beaucoup et l’Église elle-même s’interroge sur les voies à suivre et bouleverse ses traditions… À ce stade, ce n’est plus, croyez-moi, le gouvernement qui est en cause, ni les institutions, ni même la France. C’est notre civilisation elle-même. »
De même, face à de Gaulle qui n’envisageait que le rapport de force avec les étudiants, Pompidou considère que la bataille se joue d’abord sur l’opinion publique : « Une démocratie ne peut user de la force que si elle a l’opinion pour elle et nous ne l’avions pas », écrira-t-il à Raymond Aron. De fait, c’est lui qui annonce le 11 mai l’évacuation de la Sorbonne par la police et la libération des manifestants arrêtés. De plus, au cours de la deuxième phase de mai 1968, celle autrement plus dangereuse qui voit la révolte estudiantine se transformer en mouvement social ouvrier, c’est Pompidou qui est à la manœuvre pour négocier avec les syndicats et non le général de Gaulle qui est en déplacement en Roumanie du 14 au 18 mai et qui, à son retour, annonce le 24 mai la tenue d’un référendum lors d’une conférence de presse qui fait un flop complet : « J’ai mis à côté de la plaque », reconnaîtra-t-il.
Lire aussi : Charles Gave : « Nous sommes à la veille d’une banqueroute »
Malgré la signature des accords de Grenelle sous l’égide le Matignon le 27 mai, le mouvement ne désemplit pas, bien au contraire. Le 28 mai, lors d’un meeting au stade Charlety, Mitterrand, sentant l’État vaciller, se dit prêt à assumer la succession du pouvoir, comme naguère de Gaulle face à Pflimlin en mai 1958. Le PCF, qui avait été jusque-là assez discipliné, commence à croire qu’une révolution est possible. C’est le moment que choisit de Gaulle pour organiser le 29 mai sa mystérieuse échappée à Baden-Baden, laissant l’État vacant pendant que son Premier ministre, pas même au courant de cette « fuite à Varennes » et qui éprouvera un fort ressentiment vis-à-vis du général, doit faire face à l’annonce, par l’opposition, d’une grande manifestation à Paris. On a beaucoup glosé sur ce voyage secret du chef de l’État parti rencontrer Massu à la tête des forces françaises stationnées en Allemagne. A-t-il voulu ménager un effet de surprise psychologique pour apparaître ensuite comme un sauveur ? A-t-il souhaité l’hospitalité de la RFA, comme il l’affirme lui-même à Massu ? Voulait-il mobiliser l’armée dans la perspective d’un coup de force sur Paris ? Aucune réponse n’est totalement satisfaisante. Pour Henri-Christian Giraud qui expose sa thèse dans L’accord secret de Baden-Baden (2008), de Gaulle serait surtout venu chercher auprès de Massu le soutien d’un émissaire soviétique qui avait rendu visite à Massu la veille et l’aurait assuré que le Kremlin, aux ordres duquel obéissait le Parti communiste, n’avait pas pour intention de renverser le régime gaullien. Vraie ou fausse, cette hypothèse explique d’un jour nouveau la confiance avec laquelle de Gaulle revient à Paris le lendemain.
C’est sa conférence de presse du 30 mai qui permet de sortir de la crise politique. Sur une idée de Pompidou, il propose de dissoudre l’Assemblée nationale – le référendum étant renvoyé aux calendes grecques – et invite le peuple à descendre sur les Champs-Élysées pour demander le retour à l’ordre et la fin des grèves. Cette fois, c’est le raz-de-marée gaulliste – plus de 300 000 personnes qui déferlent sur la place de la Concorde et remontent les Champs-Élysées derrière Malraux et Debré. Forts de ce succès populaire, les élections législatives des 23 et 30 juin 1968 débouchent sur un résultat au-delà de toute espérance : une chambre introuvable où les gaullistes raflent 293 sièges, leurs alliés républicains indépendants 61 si bien que la majorité présidentielle s’élève à 354 sièges sur 487. Du jamais vu dans l’histoire de la République depuis le Bloc national en 1919 ! En face, la gauche s’effondre, passant de 194 à 91 députés, le Parti communiste perdant 39 députés et la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) 64. L’opinion publique, frappée par l’ampleur de la crise et ne voulant pas perdre les bénéfices de la croissance obtenue dans le cadre des Trente Glorieuses, avait donné quitus au gouvernement pour rétablir l’ordre, mais de Gaulle était usé et s’était montré incapable de prendre la mesure de la crise.
Dès lors, on est tenté d’interpréter l’annonce d’un nouveau référendum, l’année suivante, sur la réforme du Sénat et des régions, comme une volonté de se retirer honorablement du pouvoir. En effet, rien ne justifiait de consulter le peuple pour un sujet somme toute assez technique et secondaire : la fusion du Sénat et du Conseil économique et social ainsi que la réforme des régions. Dans ces conditions, la réponse ne se fait pas attendre : le 27 avril 1969, le peuple français rejette par 52,41 % des suffrages la réforme proposée par de Gaulle. Prenant acte de son échec, celui-ci fait porter, peu après minuit, le message suivant au président du Conseil constitutionnel, Gaston Palewski : « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. » Ainsi se termine la décennie gaullienne qui, malgré toutes les illusions entretenues, n’a pu enrayer le déclin de la société française.





