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Référendum de 2005 : les élites font sécession

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Publié le

12 juillet 2024

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La crise politique actuelle peut être analysée comme l’écho lointain mais direct de celle provoquée par le « non » au référendum de 2005.
2005

« Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe ? » Le 29 mai 2005, c’est rien moins qu’un tremblement de terre qui secoue notre pays : à 54,67 %, les Français répondaient par la négative, suivis par les Pays-Bas trois jours plus tard, avant que le Royaume-Uni ne décide de suspendre le processus de ratification. Le projet de Constitution européenne était balayé d’un coup, d’un seul – du moins jusqu’à la trahison de Lisbonne 2007, qui consacra la primauté du droit européen.

L’onde de choc, énorme, chambarde le monde politique et plonge l’UE dans l’incertitude. Les médias de grand chemin s’alarment en chœur. « Le jour le plus Non » titre Libération, dans lequel Serge July se lamente d’« un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité ». Les initiatives politiques pleuvent de tout côté – comme en juin dernier. Jean-Pierre Raffarin doit quitter Matignon, Philippe de Villiers réclame la dissolution de l’Assemblée nationale, Nicolas Sarkozy appelle à un coup de barre à droite. À gauche, Laurent Fabius, opposé au texte, appelle au rassemblement sur sa ligne et derrière lui, alors que Jack Lang dénonce « le délire franco-nombriliste » de la gauche et riposte en lançant « Inventons demain ».

La recomposition politique en germe

Ce qui frappe rétrospectivement, c’est que la grande recomposition que nous vivons depuis 2017, et qui a abouti lors de ces législatives avec la constitution de trois blocs électoraux – les gauchistes-diversitaires, des libéraux-progressistes et les conservateurs-nationaux – était en germe dès 2005, alors même que le clivage droite-gauche structurait le spectre politique de longue date, avec des « extrêmes » de chaque côté.

L’image qui reste en mémoire est sans doute celle du débat organisé par TF1 dans « Face à la Une », où se font face quatre représentants du oui et quatre du non. Du côté des « pour », outre les pro-européens François Bayrou (UDF) et Yann Wehrling (Les Verts), figurent les deux grands partis de gouvernement : le PS de François Hollande (mais où se font entendre les voix dissonantes de Fabius, Valls, Montebourg ou Mélenchon) et l’UMP de Nicolas Sarkozy (au sein duquel Dupont-Aignan mène une fronde timide). Avec des frontières floues, on voit à l’œuvre ce que Marine Le Pen qualifiera longtemps d’« UMPS » (Hollande et Sarkozy partagent d’ailleurs la une de Paris Match en mars pour défendre le « oui »), en somme le bloc central de la bourgeoisie libérale et pro-européenne, issue des franges modérées des deux partis de gouvernement, que réunira une décennie plus tard le macronisme. En face, le front très hétérodoxe des opposants rassemble les deux extrémités du spectre politique : le PCF de Marie-George Buffet et le NPA d’Olivier Besancenot au nom de l’anticapitalisme ; le FN de Jean-Marie Le Pen et le MPF de Philippe de Villiers au nom du souverainisme. Difficile de ne pas y voir, en germe, les deux blocs de droite et de gauche qui aujourd’hui espèrent renverser Emmanuel Macron.

Lire aussi : Olivier Dard : « Pour les gauches, l’antifascisme est d’abord un élément fédérateur »

Hormis la question musulmane, toute la sociologie politique actuelle est déjà à l’œuvre : si le « non » a progressé dans toutes les catégories par rapport à 1992 (sauf les retraités), les professions libérales et cadres supérieurs sont l’unique catégorie professionnelle à voter majoritairement « oui » (65 %), auxquels on peut ajouter les étudiants (54 %) et les retraités (56 %), alors que les employés (67 %) et ouvriers (79 %) se portent massivement sur le non. La France des grandes métropoles et de l’ouest vote pour ; la France du FN (quart nord-est et façade méditerranéenne) et de la gauche (grand sud-ouest) proteste. Pour la première fois – le vote thématique permettant d’échapper à l’encodage de l’opinion par les structures partisanes – apparaît au grand jour la facture entre vainqueurs et perdants de la mondialisation. L’élection de Sarkozy en 2007, parce qu’elle sut transcender les fractures socio-professionnelles, a offert un sursis au bipartisme (quoique la poussée d’un Bayrou était significative), avant qu’il n’explose en 2017 sous le poids des nouvelles réalités.

Autre élément intéressant, au regard des jeux d’alliance plus ou moins difficiles à mettre en place aujourd’hui : à droite, une césure très nette passe entre les partis (80 % de l’électorat UMP a voté « oui » tandis que 93 % de celui du FN votait « non »), alors qu’à gauche la fracture se fait au sein du camp gouvernemental (56 et 60 % des électeurs PS et Les Verts ont voté contre) – raison pour laquelle on considère que le résultat est essentiellement une victoire du « non » de gauche. Déjà les gauches étaient fluides, et les droites hermétiques.

Le système politico-médiatique défait

Plus que la seule Constitution, les Français désavouaient de concert la construction européenne faite sur leurs dos, leurs élites gouvernementales coupables de brader la souveraineté française, leurs élites économiques prêtes à tout pour nous fondre dans le grand marché, et tout le camp du Bien qui n’a cessé son prêchi-prêcha progressiste sur l’ouverture, la tolérance et les lendemains qui chantent. De fait, le système médiatique a mis toute son énergie au service du « oui ». Dans une note pour l’Institut Jacques-Delors, le politologue Jacques Gerstlé a conclu qu’au cours des six mois avant le référendum dans les JT de TF1 et France 2, le temps consacré à la campagne du « oui » s’élevait à 796 minutes, contre 141 pour le « non » (on regretterait presque l’Arcom). Mais c’est tout le système qui était en branle. Dans Le Figaro du 11 avril, l’inénarrable Alain Minc parlait du référendum comme d’« une vérole antidémocratique que la France aurait propagée à travers l’Europe ». Directeur adjoint de la rédaction du Monde, Patrick Jarreau tançait la gauche du « non » dans son éditorial du 15 avril : « La mode, aujourd’hui, chez les antieuropéens de gauche, pourrait se résumer ainsi : « Donnez-vous des frissons, votez avec Le Pen ! » » Dans Le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin craignait que l’univocité médiatique soit contre-productive : « On a grand tort de ne pas faire parler assez les défenseurs du non. […] La domination du oui sur le système médiatique, en fait, favorise le non. » Amer, Philippe Val dénoncera le 22 juin dans Charlie Hebdo la victoire du poujadisme : « La notion d’élite-repoussoir est formidable pour tous ceux qui souffrent d’un complexe d’infériorité. »

Lire aussi : 1997-2024 : Charles Millon analyse les dissolutions

Et pourtant rien n’y a fait. À mesure que les Français sont entrés dans la campagne, ils se sont clairement positionnés en défaveur du projet constitutionnel, en témoigne l’évolution des sondages : parti de 70 % en septembre 2004, le « oui » est resté majoritaire mais a décliné pour s’établir à 55 % vers mars, avant de devenir minoritaire jusqu’au vote, le tout avec une participation massive à plus de 69 %. Les Français, loin d’être intimidés par le matraquage médiatique, ont répondu l’exact inverse de ce qu’il leur avait été prescrit. Après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002, il s’agit d’une date clef dans l’émancipation de l’opinion du politiquement correct – que l’on peut déjà en partie imputer aux discours alternatifs permis par l’essor d’internet. Les européennes de juin dernier pourraient, aux yeux de l’histoire, être la dernière marche de ce grand mouvement.

2024, ou la trahison de Lisbonne vengée ?

2017 était une vengeance de 2005 : enfin réunis en un seul camp, les pro-européens, minoritaires, mettaient la main sur le pouvoir pour mieux faire progresser les Gaulois réfractaires. Selon le résultat des législatives, 2024 pourrait, en sens inverse, être la vengeance de 2007, moment où les institutions, s’étant jurés de ne plus écouter un peuple qui avait mal voté, sont passées outre le résultat pour avaliser le Traité de Lisbonne. La punition serait quasi-providentielle : c’est à la suite d’un scrutin européen que le plus pro-européen de nos présidents vient peut-être, en optant pour la dissolution et en ouvrant la voie à une cohabitation, de signer la mort du progressisme pro-européen.

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