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L’autoroute est le chemin le plus rapide pour aller d’une destination à une autre ; cependant elle concentre, dans notre pays et de manière non verbale, le côté obscur de ceux qui l’empruntent, par une violence assez comparable à celle des réseaux sociaux.
Quel intellectuel sensé n’a pas encore fustigé la toile, café du commerce géant où les passions se déchaînent sous couvert d’anonymat ? L’internaute y agit dans le cadre de sa zone de confort, écran et clavier, certain de n’être blessé que par des invectives qu’il s’autorise pourtant lui-même à l’égard de ses contradicteurs.
L’automobiliste, lui, prend son véhicule avec un certain plaisir. Sa zone de confort (siège réglable, volant cuir et testostérone sous le capot) n’induit que la fonction : prendre la route avec une sensation de liberté.
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Bien entendu, il y a les fâcheux : le gendarme et le radar, l’épée de Damoclès du permis à points, et désormais, l’écologiste qui va vous expliquer que votre voiture est trop vieille, que le Diesel c’est caca mais que l’électrique, c’est bien ; ce trublion qui va même vous surveiller pour vous culpabiliser, seul au volant, sans chercher à savoir que vous avez, cinq minutes auparavant, déposé votre femme en centre-ville et les enfants à l’école… C’est vrai, à la fin, quid du covoiturage ou de l’auto libre, et après tout, la propriété, n’est-ce pas le vol ?
Malgré cela, l’automobiliste bichonne son véhicule payé par traites avec entretien inclus, qu’il soit le reflet de sa position sociale, un outil de travail, un coûteux objet d’ostentation ou un simple moyen de transport qui mène de A à B ; cependant la tendance met à l’honneur des véhicules surgonflés, hauts sur châssis et presque tous identiques, de gros jouets roulant les mécaniques : de quoi impressionner l’entourage, à n’en point douter.
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Comme sur internet au début d’une discussion, tout va bien : le conducteur prend de bonnes résolutions en respectant la limitation de vitesse, l’autoradio occupe l’espace sonore, et le soleil brille. Mais progressivement, les choses viennent à se gâter : cela peut commencer par celui qui refuse de vous laisser passer dans les embouteillages du périphérique, ou un petit nom d’oiseau à l’encontre de celui qui roule à 128 plutôt qu’à 130, vous obligeant à doubler lorsqu’au même moment, un bolide vous dépasse à 180 sur la voie de gauche ; c’est l’arrogance de celui qui vous signifie de bien vouloir « dégager » à grands coups d’appels de phares ;
l’individualisme exacerbé, flatté par une mécanique provocante et ostentatoire, se réfugiant dans ce puissant vase clos pour exprimer un mal-être, à l’instar d’échanges internet d’une violence rarement atteinte de visu
c’est le semi-remorque qui n’en finit pas de doubler son confrère alors que vous, au ralenti, ne voyez que trop tard le panneau indiquant l’aire de repos située à seulement 300 mètres ; c’est celui qui, à la station essence, se sera garé sur l’emplacement réservé aux handicapés ou qui occupera deux places à lui seul ; c’est le godelureau qui aura l’audace extrême de vous dépasser, se rabattant au nez de votre pare-chocs, alors que vous avez assez de chevaux sous le capot pour le sécher sur place ; c’est celui qui veut être devant, à tout prix, quitte à doubler par la droite ; c’est enfin le roi de la voie du milieu, qui s’y accroche coûte que coûte, empêchant les uns de dépasser, et les autres de se rabattre…
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Ces comportements agrémentés de charmants doigts d’honneur et autres obscénités, d’invectives muettes derrière les pare-brise et à n’en point douter, d’éphémères pensées meurtrières, résument assez bien le paradoxe de notre société : l’individualisme exacerbé, flatté par une mécanique provocante et ostentatoire, se réfugiant dans ce puissant vase clos pour exprimer un mal-être, à l’instar d’échanges internet d’une violence rarement atteinte de visu.
Hélas, le conducteur vexé n’a aucun moyen de « bloquer » celui qui, par son comportement, lui a fait offense. Est-ce là un mal français ? Tout porte à le croire même si l’on pourra objecter que les confrontations de ce type ne datent pas d’hier ; cependant ces nouvelles formes de comportements agressifs, observables tant sur la toile que sur le bitume, devraient faire réfléchir avec angoisse au piètre héritage que nous léguerons à la postérité.
Dominique Lelys
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