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Éditorial culture d’avril : La littérature en 2022

Le numéro 52 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial culture, par Romaric Sangars.

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© Valentin Deniau pour L'Incorrect

Les chefs-d’œuvre de l’histoire littéraire s’érigent devant nous dans une aura d’éternité, pourtant, ils furent forgés au feu des circonstances. Un artiste est un soldat au front de l’époque, qui à la fois l’attaque et l’immortalise. Le temps passe et l’assaut, quand il fut mémorable, se fige en monument d’où partent les routes nouvelles. Ce qui vaut pour les batailles d’hommes vaut pour les batailles d’esprits.

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Chrétien de Troyes lance des chevaliers aux quêtes individuelles une fois accomplies les premières épopées collectives et nous invente à tous une destinée.Dante synthétise tout le génie médiéval, à la fois divin et burlesque, métaphysique et passionné, en jetant au passage en enfer Philippe le Bel, Mahomet, Brutus et tous ses ennemis personnels. L’Arioste témoigne d’une Renaissance toujours chevaleresque, mais qui compile avec ironie les légendes du premier grand élan avant que ne soit précipitée sa chute. Balzac élabore, face à une époque de grands bouleversements sociologiques, une immense machine transformant en comédie grandiose les tragédies mesquines des ambitions modernes. Tzara fait imploser la grande sophistication rationnelle de l’Europe triomphante en même temps que les obus éventrent le Vieux Continent ; Malaparte en composera bientôt le déchirant requiem dans un feu d’artifices de lumières gaspillées illuminant le carnage. Succéda à cela une littérature de spectres errants (Beckett), de héros démobilisés (Nimier), d’archivistes mélancoliques (Sebald)…

Où se situe le front aujourd’hui ? Un simple balayage de projecteurs nous suffit à conclure qu’il est moins politique ou sociologique que symbolique au sens originel du terme. Notre effort symbolique consistait à amarrer la réalité à nos mots ou nos représentations communes mais celle-ci semble aujourd’hui plus dure à river que jamais, alors même que nous sommes ensevelis sous les représentations. Par un effet pervers, la saturation de représentations a éloigné le réel au lieu de le drainer jusqu’à nous. Au tournant des années 2000, la vogue de l’autofiction, jouant de l’ambiguïté entre témoignage et délire, sembla même traduire, entre autres symptômes, comment le monde se déréalisait.

Ils prétendent accréditer une nouvelle eschatologie socio-politique par un récit d’expérience personnelle qui se trouve en général récompensé par le clergé médiatique quoi que l’art s’efface au passage

Cette pulvérisation des repères classiques atteint depuis quelques années un degré flagrant, au point qu’il semble que la création littéraire doive aujourd’hui prendre ses positions, au sens tactique du terme, le long de cette ligne où se joue la lutte pour le réel. D’où la prédominance de nouvelles formes que l’on pourrait rassembler en deux grandes catégories : le récit direct et la contre-fiction, deux modalités où la littérature reprend un avantage décisif sur les disciplines rivales. En effet, le récit direct : confession, témoignage, reportage personnel, donne des gages supérieurs d’authenticité et de légitimation en une période où la fiction a tout submergé. Et les récits d’aventure intérieure, physique, ou les deux en simultané, tels que rapportés par Carrère ou Tesson, bénéficient ainsi d’un intérêt croissant. Ce sont des sortes de chevaliers à rebours : au lieu d’employer leur vitalité et leur foi à défricher les mondes physiques et spirituels, ils partent défricher les mondes physiques et spirituels pour retrouver une vitalité et une foi qui se sont dissipées parmi les leurs – parfois en vain.

D’un autre côté, quand le réel s’éloigne, on a tendance à lui substituer le panorama sommaire des idéologies, et certains récits directs ne servent eux qu’à renforcer cette fiction officielle en lui donnant des arguments sensibles. La prolifération des récits victimaires traduit ainsi une autre tendance lourde. Comme les témoignages des convertis, ils prétendent accréditer une nouvelle eschatologie socio-politique par un récit d’expérience personnelle qui se trouve en général récompensé par le clergé médiatique quoi que l’art s’efface au passage, au mieux sous la sociologie, au pire sous la propagande.

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Enfin, la littérature fournit une réplique à la déréalisation en fomentant des espèces de contre-fichions, soit des fictions corrosives destinées à attaquer les fictions du spectacle, de la réclame ou de l’idéologie. Là encore, son arme se trouve plus appropriée qu’aucune autre pour se livrer à ce type de contre-attaque symbolique, re-légitimant l’art du roman par une nouvelle approche. Houellebecq, grand démoralisateur de l’optimisme athée, en fut sans doute l’un des premiers parangons contemporains. Abel Quentin, à l’automne dernier, donna un bel exemple de ce pouvoir du littéraire en temps d’hyperfiction, et Patrice Jean, ce mois-ci, avec Le Parti d’Edgar Winger, démontre à nouveau la sainte utilité de ce type de livre-bombe, qui déchiquète le discours trompeur des utopistes et nous éclaire, rendant après lecture le monde plus respirable. Puissent de telles salves se multiplier encore.

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