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Éditorial culture de Romaric Sangars : Pharisian followers

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Publié le

2 avril 2026

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« Il faut être capable de le qualifier, ce follower moyen, de manière adéquate : des post-Occidentaux sous-développés, des spectres numériques dont l’indignation pavlovienne est le seul signe de vitalité visible. » Éditorial culture du numéro 96.
© Sebastian Schuster - Unsplash

Nous vous avions parlé de la chanteuse Rosalia, icône pop au dernier album évangélique et au single néo-baroque splendide, « Berghain », rehaussé par Björk, et nous l’avions fait avec enthousiasme (la moitié de son disque, à mon sens, se dissout quand même dans la soupe pop mondiale, mais bon). Eh bien cette Rosalia, donc, s’est récemment repentie publiquement. Mais alors rien à voir avec son catholicisme revendiqué, et tout avec les nouveaux rites d’expiation. Jugez : la jeune femme demandait pardon à ses followers pour avoir déclaré son admiration pour Picasso. Qu’une artiste pop, c’est-à-dire, mettons les choses en perspective : une créatrice de contenu pour adulescents, soit capable de rendre hommage à un artiste majeur du xxe siècle œuvrant dans une discipline pour adultes, la peinture, était plutôt à compter à son avantage, me semblait-il, et quoi qu’on pense par ailleurs du cubisme. Mais le follower de Gen Z s’offusqua qu’on puisse rendre hommage à un mâle toxique ayant maltraité systématiquement ses compagnes, déplaçant le débat sur le seul champ où il s’imagine avoir des compétences, non pas l’esthétique, mais la morale. Rosalia n’affirmait pourtant pas qu’elle eût aimé pouvoir se taper Picasso (auquel cas, on aurait à la limite compris la tempête de réactions de la part de groupies s’inquiétant du destin amoureux de leur idole), non, elle témoignait, en tant que créatrice mineure, d’une admiration pour un artiste majeur, ce qui devrait relever, dans un monde sain, de la gratitude naturelle que les humains témoignent à ceux qui, parmi leurs ancêtres, leur ont donné des outils nouveaux pour aborder la vie dans toutes ses dimensions. Mais le follower n’a de gratitude que pour la somme de likes qui justifie son avatar.

Lire aussi : Éditorial culture de Romaric Sangars : Bernard et Gisèle

Je crois qu’il faut être capable de le qualifier, ce follower moyen, de manière adéquate : des post-Occidentaux sous-développés, des spectres numériques dont l’indignation pavlovienne est le seul signe de vitalité visible. Je doute qu’ils soient même dignes de se faire gifler par Picasso et sans leur souhaiter un malheur direct, il me paraîtrait juste, en vue de leur bien suprême, qu’ils se confrontent enfin à l’abîme de leur nullité. Des fois qu’on assiste à un sursaut… Que le peintre ait été une merde en privé, ma foi, la nature humaine est ainsi faite qu’il est rare que le succès ennoblisse ses élus. On aurait pu surtout lui reprocher d’avoir soutenu Staline, faute morale plus grave, que l’humiliation de ses muses, laquelle blesse seulement celles qu’il fascine et non les millions de victimes innocentes de l’enfer rouge. Mais le follower n’a pas ce genre de scrupules : il est monomaniaque et s’offusque en rang toujours sur un seul thème. Son but n’est certainement pas de savoir reconnaître le génie, il ignore cette matière, mais de tout réduire à la chasse d’un vice à la mode. En d’autres temps, c’eût été l’homosexualité ou l’alcoolisme, de nos jours, c’est la nocivité amoureuse d’origine masculine. Non, son but est de jouir en groupe de l’unanimité violente qu’avait dévoilée René Girard et de jeter à son tour sa petite pierre pour lapider le bouc émissaire – le rite auquel souscrit le follower est vieux comme le monde et comme la Chute.

Lorsque Rosalia s’est filmée en train de faire son mea culpa devant sa fanbase, qu’a-t-elle fait, symboliquement, si ce n’est ramasser à son tour sa pierre devant le cercle excité pour la jeter enfin sur l’ex-icône ? À quelle régression païenne et sanglante a-t-elle consenti… Et comment ses followers la félicitant ressemblaient à ceux qui voulaient, il y a deux mille ans, rassurés dans leur appartenance à la vertu, lapider la femme adultère, qui correspondait peu ou prou, au premier siècle, au mâle toxique (le dissolvant social). Une vraie salope (Rosalia, pas la femme adultère, enfin sans doute aussi, mais ce n’est pas le propos). Mais comme je ne confonds pas la femme et l’artiste, contrairement à tous les dévots primitifs qui ne parviennent pas à distinguer les êtres et leurs actes et leurs actes entre eux, je continuerai, moi, d’écouter Rosalia. Enfin « Berghein », parce que le reste, on peut s’en passer aussi bien que son avis sur Picasso.


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