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Éditorial idées de décembre : État des lieux

« On sait aussi qu’il est plus facile de conquérir les médias que de faire tomber le bastion de l’université. On sait surtout qu’on construit plus facilement une boutique qu’on édifie une cathédrale. » Éditorial idées du numéro 59 par Rémi Lélian.

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© Designecologist – Unsplash

On associe souvent le déclin d’une nation à son déclin intellectuel, sans doute parce que l’image du canard qui court la tête coupée correspond parfaitement à l’idée qu’on se fait d’un pays qui s’effondre et qui, ce faisant, continue de bouger. Pourquoi pas ? Il ne nous appartient pas de démêler tout de suite quoi du corps ou de la tête pourrit en premier, on examinera seulement l’intérieur du crâne dans sa partie médiatique, plutôt que les entrailles, puisque c’est ce dont nous faisons modestement profession. Il y a donc un état des lieux de l’intelligence à dresser, un état des lieux de l’intelligence de droite surtout puisqu’on ne connaît pas celle de gauche dont on nous a souvent répété qu’elle n’existait pas et qu’elle se confondait avec l’idéologie, donc avec son contraire. Parions néanmoins qu’en démocratie, a fortiori en démocratie éreintée, les opposés se ressemblent et s’alimentent l’un l’autre de telle sorte que, malgré les limites de ce genre d’analyse, si l’intelligence de droite existe, celle de gauche doit bien exister aussi puisqu’on possède deux hémisphères pour un cerveau.

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Ce qu’ils racontent à gauche ? Disons que ce sont les wokes, disons que c’est le progrès dégénéré en progressisme, disons que c’est la fuite en avant, disons que du point de vue de ce que cela nous apprend de la réalité du monde, ça ne nous en dit pas grand-chose sauf que ça prétend vouloir le changer à volonté au risque de le détruire. Disons qu’ils ne sont pas très intelligents. L’intelligence de droite, en revanche, pour y évoluer, on en possède une idée plus précise puisqu’on l’a écoutée et qu’on sait de quoi elle parle aujourd’hui. Elle nous dit principalement qu’elle n’aime pas les wokes, le progrès dégénéré en progressisme, qu’elle refuse que le monde change comme si celui-ci ne changeait pas naturellement, comme si rien ne vieillissait ni rien ne naissait non plus. Disons qu’elle n’aime pas tout ce qui est de gauche et que si, par impossible, la gauche devenait de droite, la droite bondirait aussitôt à gauche comme on l’a vu récemment et comme on le verra encore tant qu’elle cédera au populisme, tant qu’elle racolera, tant qu’elle niera le réel, tant qu’elle renoncera à elle-même.

On aurait sans doute tort de l’accabler : les ressorts intriqués qui tendent la rivalité mimétique sont difficiles à identifier et donc à défaire. Mais tout n’est pas toujours engrammé dans le tissu nerveux d’une psyché qui comporte sa part non négligeable d’inconscient ; il est aussi des raisons mesquines qui, si elles sont plus faciles à corriger, ne méritent, elles, aucune excuse, car on sait bien que l’énième essai sur l’identité menacée se vendra mieux qu’une étude approfondie des statistiques sur la transidentité qui se coltinerait la complexité biologique et psychologique ; qu’un millième article sur les chiffres qui nous éloigneraient de la poésie du monde en imposera plus à un lectorat conquis d’avance qu’un livre qui nous expliquerait les fondements des mathématiques selon Jean Cavaillès. On sait aussi qu’il est plus facile de conquérir les médias que de faire tomber le bastion de l’université. On sait surtout qu’on construit plus facilement une boutique qu’on édifie une cathédrale. Bref, avouons-le, l’intelligence on s’en fout, en fait – en quoi nous pouvons regarder la gauche en face, mais sûrement pas de haut.

Si l’état des lieux est au déclin alors ce n’est pas la question de l’intelligence qu’il faut se poser mais celle de l’amour

Cependant, il est dans la raison de la boutique une chose plus grave à l’origine de notre désarroi intellectuel : le manque d’amour. Bernanos nous raconte ces individus passionnants qui, tout entier à leur conversation, n’ont jamais réalisé un livre ; probablement parce qu’ils s’aimaient trop et n’aimaient pas assez pour être capables de le faire. On peut étendre cela à l’intelligence qui ne nous enseignerait rien et qui nous retournerait sur l’ego, l’étendre à toute production qui ne nous grandit pas, donc ne nous aime pas, mais qui dans un jeu de miroirs pervers nous fait aimer son propos afin que l’on s’aime soi-même sans plus avoir besoin d’aimer personne, résumé de la bêtise hémiplégique de droite et de celle de gauche. Si l’état des lieux est au déclin alors ce n’est pas la question de l’intelligence qu’il faut se poser mais celle de l’amour. Au fond, nous le savions déjà, le cœur pourrit en premier.


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