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Éditorial idées de janvier : L’enfant cancéreux

« Le peuple français est semblable à cet enfant cancéreux auquel quelques-uns qui prétendent vouloir le sauver ne cessent de rappeler la gravité de son mal. » Éditorial idées du numéro 60 par Rémi Lélian.

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© Annie Spratt – Unsplash

En ce pays, nous sommes comme des enfants cancéreux dont les chances de survie incitent à penser que toute projection dans le futur s’avère illusoire. Aussi, la tentation est forte de précéder l’instant afin de profiter de demain avant qu’il ne se présente. Cependant, malgré l’injustice et l’imminence d’un destin méchant, demeure la nécessité de l’ordre et ça n’est pas rendre service à l’enfant, fût-il à l’article de la mort, que de le traiter en adulte lorsqu’il ne l’est pas encore.

Devant l’injustice et l’imminence d’un destin méchant, demeure la nécessité de l’ordre

Ainsi, on ne va pas lui rappeler perpétuellement l’échéance qui le menace, histoire qu’il comprenne bien ce qui l’attend. On n’imagine pas non plus lui faire fumer sa première cigarette sous prétexte qu’il risque de mourir, ni lui offrir une cuite afin qu’il connaisse le prix des excès estudiantins. On ne cesse pourtant de nous le répéter : le temps presse, il n’est plus l’heure de réfléchir mais d’agir et puis, quoiqu’il arrive, demain il sera trop tard. On entoure de toute part le malade en lui disant que son temps est compté, qu’il aurait tort de reporter à demain ce qu’il pourrait faire aujourd’hui, oubliant souvent qu’il ne s’agit pas de reporter à demain l’œuvre du jour, mais que l’œuvre du jour garantit celle de demain et que, même si le temps presse et qu’il nous faudrait nous précipiter, on ne court pas avant d’avoir appris à marcher. On croit ce faisant rappeler l’imminence de la mort pour susciter un sursaut, on exige en réalité d’un type qu’il monte sur le ring en le prévenant qu’il n’est pas entraîné et qu’il va se faire bousiller violemment – mais qu’il n’a pas le choix. À la fin, on annihile le sens même du combat, à l’issue forcément incertaine, pour imposer celui de la fatalité à laquelle on n’échappe pas.

Rien de tel pour déprimer un malade et lui faire renoncer à son traitement qui semble ne lui offrir aucune autre perspective que celle de perpétuer ses douleurs en vain. Rien de tel aussi pour se protéger de protéger le moribond de ses angoisses en les lui renvoyant en pleine figure. Reste alors seulement au pauvre enfant cacochyme les quelques plaisirs qui lui demeurent accessibles : la fuite plutôt que la lutte avec l’espoir d’en profiter encore un peu avant que tout s’achève.

Lire aussi : Éditorial idées de décembre : État des lieux

Le peuple français est semblable à cet enfant cancéreux auquel quelques-uns qui prétendent vouloir le sauver ne cessent de rappeler la gravité de son mal. Ils le lui rappellent avec trop de force pour que cela soit parfaitement honnête. Ils insistent tant, que les solutions qu’ils apportent deviennent inaudibles en regard des souffrances que le malade supporte et qui, toute perspective bouchée, indiquent qu’il est trop tard depuis déjà longtemps. Mais on ne saurait trop les blâmer, car ceux qui préviennent du mauvais destin qui s’annonce sont tout aussi démunis face à lui que ceux qui le subissent directement. Les enfants cancéreux ce sont eux aussi, qui rêvent de connaître les responsabilités de l’adulte qu’ils ne seront peut-être jamais, qui prennent la pose de ceux qui savent alors qu’ils sont, comme tout le monde, terrifiés et ignorants face à la catastrophe. Eux, qui font mine de courir sans avoir même appris à marcher et qui ne disposent pas de la sagesse de Socrate déchiffrant une nouvelle partition de flûte sur son lit de mort.

C’est à eux donc d’imiter le maître de Platon et de faire ce qu’ils doivent faire dans le temps qui leur est imparti. C’est à eux de traiter l’enfant en enfant en lui apprenant à grandir même s’il n’en a plus le temps. C’est à eux encore de cesser de croire que l’enfant ignore son sort tandis que c’est plutôt eux qui ignorent le leur. C’est à nous d’être adultes et de prendre nos responsabilités pour qu’alors, malgré la gravité des plaies, l’enfant puisse à nouveau espérer en la guérison et retrouver l’avenir.


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