Edmond : Cyrano en coulisses

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Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers, pour les fêtes. Seul souci : elle n’est pas encore écrite, il n’a que le titre : Cyrano de Bergerac. Enthousiasmant.

 

C’est un projet qu’Alexis Michalik porte depuis quinze ans. Une idée survenue lors de la sortie du sur-oscarisé Shakespeare In Love dans lequel Joe Madden racontait comment, grâce à une jolie muse, le jeune Shakespeare, alors criblé de dettes, retrouvait l’inspiration pour écrire son chef-d’œuvre : Roméo et Juliette. Le jeune Michalik s’attelle à une version made in France d’un tel scénario : la naissance du plus grand succès théâtral français, Cyrano de Bergerac.

 

 

L’ambition est immense, le budget aussi, tant et si bien que les financiers prennent peur et que le script est remisé au placard. Qu’importe, Michalik n’abandonne pas. Si le cinéma n’en veut pas, le Théâtre du Palais-Royal, rassuré par les succès et les Molières de ses deux premières pièces, Le Porteur d’Histoire et Le Cercle des illusionnistes, lui ouvre ses portes. Edmond est couronné par la critique, récolte cinq Molières et joue chaque soir à guichet fermé. De quoi apaiser les craintes des producteurs du cinéma et les convaincre de sortir leurs chéquiers. Voici comment Edmond, le film, arrive finalement dans les salles obscures.

 

FILM À GRANDE VITESSE

 

Comme il est question de théâtre, Edmond s’ouvre au son de l’accordage d’un orchestre et des trois coups de bâton. En bon shakespearien (c’est en Roméo au Théâtre de Chaillot qu’il fit ses premiers pas sur les planches), Alexis Michalik débute son film sur le prologue déjà présent de sa pièce : 1895, l’année des premières voitures, de l’aviation et du cinéma.

L’esprit de troupe insuffle au film une énergie contagieuse.

De cette époque de grands bouleversements, le jeune réalisateur français va conserver l’esprit et infuser à son film une dynamique folle. Ni temps morts, ni longueurs, Edmond swingue autant qu’un standard de big bands. C’est en plan séquence que le jeune Rostand créé en temps réel la fameuse tirade du nez.

 

 

Son regard croise un perroquet dans une cage et le voilà griffonnant sur son carnet : « Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux / Que paternellement vous vous préoccupâtes / De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? ». Simpliste, un poil réducteur mais d’une redoutable efficacité, l’inspiration n’est qu’un prétexte. Michalik ne discourt pas, il galvanise et vise large.

 

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QUAND LE CINÉMA REND HOMMAGE AU THÉÂTRE

 

Edmond lorgne du côté de Broca. S’il n’atteint pas la folie du Magnifique, il renoue néanmoins avec les grandes comédies populaires en costume qui siéent merveilleusement bien au cinéma français. Michalik s’amuse dans cette reconstitution d’un Paris idéalisé tendance expressionniste, collant au texte qui fit le succès de sa pièce tout en échappant pourtant au piège du théâtre filmé. Les multiples péripéties s’enchaînent dans une suite virtuose sur un fond d’hommage au théâtre et son artisanat. On y croise tour à tour Feydeau, Courteline, Sarah Bernhardt (truculente Clémentine Célarié) et Coquelin.

 

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Si l’interprétation est inégale, le jeune Thomas Solivérès, qui joue Rostand, trop timoré, souffre de la comparaison avec Olivier Gourmet aussi à l’aise dans la peau du volubile Coquelin que dans celle de Cyrano.  (mention spéciale à Simon Abkarian et à Marc Andreoni en producteurs corses). Si la caméra accentue des facilités scénaristiques moins perceptibles au théâtre et pousse à des facilités contre-productives, ces défauts ne ternissent pas pour autant l’ensemble, et il s’agit donc d’un pari réussi pour Michalik, qui parvient à conter avec l’exigence des meilleures comédies d’antan, la naissance du plus français de nos héros.

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adewatrigant@lincorrect.org

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