Nommé Premier ministre une première fois en 1998, Orbán est revenu au pouvoir en 2010. Il occupe actuellement le poste pour la cinquième fois, et compte renouveler l’expérience pour une sixième fois à l’issue des élections. Compte tenu de sa longévité à la tête de la Hongrie, il n’échappe pas à un phénomène d’usure du pouvoir, en particulier auprès des jeunes générations, qui n’ont jamais connu d’autre dirigeant et aspirent au changement de la tête d’affiche, dans un pays où le président – sur le modèle italien ou allemand – n’exerce qu’une fonction représentative secondaire.
Après toutes ces années, on pourrait presque parler d’un règne. La presse occidentale est prompte à dépendre le régime hongrois sous la forme d’une quasi-dictature. Le mot est trop fort pour être employé : après tout, au grand désespoir de certains, la Hongrie est encore membre de l’Union européenne, on préfère donc employer à son égard des circonlocutions du type « démocratie illibérale ». À lire la presse, à Paris comme à Bruxelles, il faut que le pays se libère d’un joug, d’une emprise.
La Hongrie périphérique
Sur le terrain, la réalité est plus complexe. En 2022, les observateurs étrangers avaient prédit la défaite de l’inamovible Orbán, mais les résultats leur avaient opposé un cruel démenti, matérialisé par des cartes du pays quasi uniformément de couleur orange, la couleur du Fidesz. La tentation est grande de faire de cet ancien pays communiste un « cas à part. » Mais en Hongrie comme ailleurs, l’élection se joue autour de plusieurs clivages.
Dans cette élection, il y a tout d’abord un clivage générationnel. Les jeunes générations veulent expérimenter un monde sans Orbán, tandis que l’électorat au-dessus de 45-50 ans lui reste fidèle – et plus encore lorsque l’on monte dans la pyramide des âges. Son principal opposant, Péter Magyar, a près de vingt ans de moins que lui, et joue à fond la carte de la jeunesse. Le clivage est aussi géographique : le fond du pays continue d’accorder sa confiance à Orbán quand les grandes villes, et surtout Budapest, regardent ailleurs. Le phénomène est bien connu : en France, les dernières élections municipales ont confirmé le cas particulier des grandes métropoles, votant volontiers à gauche, à rebours des tendances de la France périphérique. Le clivage géographique se double d’un clivage sociologique. La Hongrie d’Orbán est une Hongrie périphérique : c’est le pays des petites gens attachés à l’identité traditionnelle de leur pays, loin de la folie urbaine, du bruit et de la fureur mondialisés. Le pays ne peut se gagner exclusivement dans les grandes villes, et Orbán est bien implanté dans les circonscriptions rurales, dans un scrutin majoritaire à un tour où il n’y a pas de seconde chance ni possibilité d’accords intermédiaires.
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Dans ce paysage, la candidature de Péter Magyar, président du parti TISZA (Respect et Liberté, formation de centre-droit) veut trancher. Mais le personnage est plus clivant que la presse occidentale, qui en fait son champion, veut bien l’admettre. Celui qui siège aujourd’hui au Parlement européen dans les rangs du PPE a commencé sa carrière au sein du Fidesz. Sa formation est une scission du parti d’Orbán. Autour de lui s’est constituée une coalition hétéroclite de petits partis isolément sans avenir, sans colonne vertébrale idéologique, dont le maître-mot pourrait se résumer comme suit : « Tout sauf Orbán. » Il traîne après lui une réputation sulfureuse, qui a fait couler de l’encre dans la presse hongroise quand il s’est séparé à grands bruits de sa femme, l’ancienne ministre de la Justice du Fidesz Judit Varga. Son ambition politique est teintée de revanches personnelles.
La bataille est rude et les élections seront serrées. Les instituts de sondage donnent des résultats extrêmement contrastés qui ne simplifient pas la tâche des analystes. Certains instituts donnent jusqu’à 15 points d’avance au parti de l’opposition à Orbán. Les instituts qui donnent le Fidesz gagnant sont accusés par l’opposition d’être à la solde du gouvernement. D’autres signes vont pourtant dans le même sens : des instituts indépendants donnent une légère avance au Fidesz, et deux élections partielles viennent d’être gagnées par le parti gouvernemental.
Pouvoir d’achat et Ukraine
En Hongrie comme ailleurs, la campagne se fait sur la vie chère et le pouvoir d’achat. Mais dans le cas hongrois, ce problème est inséparable de la question ukrainienne à travers l’épineux dossier de l’énergie. Les résultats récents de l’économie hongroise ne plaident pas en la faveur du gouvernement. Mais il peut mettre en avant sa politique énergétique, une carte maîtresse dans l’offensive sur le pouvoir d’achat. Fidèle à son socle électoral – les milieux populaires et de classe moyenne –, le Fidesz a depuis de nombreux mois mis en place une politique de contrôle des prix de l’énergie, et a négocié dur pour obtenir des approvisionnements énergétiques à bas coût, y compris en continuant de traiter avec la Russie, ce que le reste de l’Union européenne ne lui pardonne pas. Sur leur facture d’électricité, les Hongrois peuvent voir le prix qu’ils payeraient si le gouvernement ne les avait pas défendus. Pour les électeurs qui votent en comptant de près leurs forints, l’argument a du poids.
Du fait de l’imbrication étroite entre la question énergétique et la guerre en Ukraine, les enjeux de cette élection dépassent largement les frontières du pays. Dans les dernières semaines, un chantage à l’énergie a donné lieu à de violentes passes d’armes entre Orbán et Zelensky. L’Ukraine est accusée d’avoir voulu couper les approvisionnements en pétrole de la Hongrie à travers l’oléoduc de Droujba, en guise de rétorsion après le refus d’Orbán de voter pour une nouvelle enveloppe d’aides à l’Ukraine. Zelensky est allé jusqu’à menacer de mort le Premier ministre hongrois – obligeant, une fois n’est pas coutume, la Commission européenne à intervenir pour calmer ses ardeurs. De telles pressions sur la souveraineté nationale hongroise ne sont certainement guère du goût d’un peuple habitué depuis des siècles à faire entendre sa voix dissonante.
Un foyer conservateur en jeu
Dans ce jeu dangereux, Péter Magyar joue un rôle contestable. À Bruxelles, il interprète une partition européiste, qu’il est obligé de jouer en sourdine à domicile pour ne pas froisser ses ombrageux compatriotes. Dans quelle mesure ceux-ci sont-ils conscients de ce double-jeu, dénoncé sans relâche par le Fidesz ? Cela reste difficile à estimer.
Il ne reste plus que quelques jours avec l’élection fatidique. Jusqu’au bout, le rouleau compresseur européen aura fait son travail pour indiquer la seule et unique direction autorisée. On sera allé convoquer la fameuse « ingérence russe », les fact-checkers forcément impartiaux de Meta et de TikTok auront dispensé leur savoir numérique pour éclairer la lanterne des pauvres ignorants.
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Ce qui se joue le 12 avril dépasse largement les frontières hongroises. Tout conservateur qui se respecte devrait tourner avec attention son regard vers Budapest. Au-delà des inévitables manquements d’Orbán – personne n’est parfait – se joue dans cette élection la possibilité même pour un pays, au sein de l’Union européenne, de continuer à affirmer son droit plein et entier à la souveraineté nationale. Bien plus, en cas de défaite d’Orbán, se trouverait mise à mal toute une entreprise de longue haleine, menée depuis la Hongrie depuis plusieurs années, pour structurer le monde conservateur, ses auteurs, ses penseurs, ses personnalités. À Budapest, nombre d’entre nous avons pu nous retrouver sans craindre d’être méprisés ou censurés. Des conservateurs de tous horizons ont découvert qu’ils n’étaient pas les parias de la modernité. De conférences en ateliers de travail, au gré de cafés partagés sur les rives du Danube, ils ont appris à se connaître et à espérer, en considérant que la partie n’était pas gagnée par les progressistes, pourvu que nous ayons confiance en notre créativité et en l’exigence de notre pensée au service de la foi, de la famille, de nos nations héritières d’un passé millénaire. Si le gouvernement du Fidesz venait à être balayé, il reviendrait à d’autres de reprendre le flambeau. Il faut l’espérer.





