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Emmanuel Carrère : diaporama en demi-teinte

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Publié le

4 septembre 2025

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© POL

Il semble que la moitié des romans français de la rentrée soient des romans autobiographiques ou familiaux, dont beaucoup de portraits de père ou de mère ; impression renforcée peut-être par le fait que c’est le cas de l’un des livres les plus attendus, Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, consacré à sa famille, plus particulièrement à sa mère Hélène Carrère d’Encausse, décédée en août 2023, et finalement à lui-même. La première moitié, bizarrement, sombre dans l’écueil ultime du genre, l’équivalent littéraire de la soirée diapo : Carrère déballe son arbre généalogique depuis le XIXe siècle, « mon arrière-grand-père Ivane, qu’on surnomme Vano », etc. C’est probablement passionnant quand on appartient à la famille Carrère/Zourabichvili mais pour le reste du monde, c’est assommant, quel que soit le brio de l’auteur. Ceux qui n’auront pas décroché – ça dure 250 pages – seront récompensés dans la seconde moitié où Carrère ne parle plus de ses ancêtres, mais de lui.

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Morceaux de bravoure

On n’y échappe certes pas à quelques pages supplémentaires d’album photos (« Nous partions en vacances en voiture, qui a été une Aronde, puis une Taunus. Sur la route de Cazères, nous faisons étape à Brive-la-Gaillarde », etc.), mais les nombreux morceaux de bravoure font oublier les morceaux d’ennui : excellent portrait du père en prince consort, resté dans l’ombre de sa femme qui le tyrannise aimablement ; beau portrait de la mère en papesse de la soviétologie française, avec son rapport singulier à Poutine ; analyse du rapport de Carrère lui-même à la Russie et aux pays de l’Est, donc à sa mère qui les connaît si bien. Ce n’est pas un hasard s’il choisira la littérature plutôt que l’érudition et s’il s’intéressera, à Sciences Po, à un sujet encore inexploré, l’uchronie (il en tirera son Détroit de Behring, réédité voici peu sous le titre Uchronie) : manière de marquer son territoire, « à ma mère l’histoire réelle, à moi l’histoire imaginaire. »

Solennité en trop

Épais, touffu mais architecturé avec soin (la table des matières, avec ses chapitres divisés en paragraphes titrés, donne une image – peut-être artificielle – de plan ultra-sophistiqué), Kolkhoze, tantôt fastidieux, tantôt brillant, laisse en définitive un sentiment bizarre : celui d’être moins un livre intime, familial, personnel, qu’une sorte de devoir institutionnel, quasi civique, du fait de la stature de son héroïne. Nombre de scènes se déroulent dans l’appartement de fonction qu’elle occupait avec son mari, quai Conti, et le livre s’ouvre sur l’hommage de la Nation aux Invalides, le 3 octobre 2023, en présence du président de la République. Solennité qui contamine le récit, mettant en échec, du moins balançant, les tentatives d’Emmanuel Carrère de le ramener à sa dimension personnelle et filiale (le « kolkhoze » des parents avec leurs enfants, réunis de temps en temps dans le même lit). Comme si la famille Carrère ne s’appartenait plus et que son histoire ne pouvait pencher en fin de compte que vers l’hommage au grand personnage, comme un De Gaulle mon père moins guindé.


KOLKHOZE, EMMANUEL CARRÈRE
P.O.L, 556 p., 24€

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