Macron et Modi s’adorent. En quelques mois, les deux dirigeants se sont rencontrés six fois. La plus marquante de ces entrevues a été celle du 14 juillet dernier, où le Premier ministre indien était l’invité d’honneur du défilé, auquel des troupes de son pays ont participé. À cette occasion, il a signé de juteux contrats d’armement, achetant notamment trente-six Rafales marine. L’Inde diversifie ses approvisionnements en matière de défense, la France vend enfin ses avions, tout le monde est content. La concordance des intérêts semble bien être le moteur principal des convergences entre les deux pays, même si cette notion assez floue mérite d’être explicitée.
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Cette visite de deux jours, où le président français remplace Joe Biden qui a décommandé suite à la tentative d’assassinat d’un militant sikh à New York attribué par les Américains aux services indiens, revêt un aspect plus symbolique que celle de l’été dernier. On y parle pourtant de nucléaire civil, et un cortège de chefs d’entreprise, dont Éric Trappier, PDG de Dassault, est dans les bagages du président français. Sauf que les symboles comptent. Depuis l’indépendance, les présidents français ont été les chefs d’État les plus souvent invités pour le jour de République, qui commémore l’entrée en vigueur de la constitution indienne en 1950. Il resterait donc des relations particulières à la France ! Chaque jour apporte ses joies.
Ce partenariat remonte en fait à 1998, date de la première visite d’un président français à New Dehli. À l’époque, le géant asiatique conduit des essais nucléaires, et la communauté internationale réprouve unanimement au nom des traités de non-prolifération, en fait parce qu’une puissance atomique de plus ne réjouit jamais grand monde. Même les alliés proches, États-Unis et Angleterre en tête, lâchent leur partenaire.
Depuis l’indépendance, les présidents français ont été les chefs d’État les plus souvent invités pour le jour de République, qui commémore l’entrée en vigueur de la constitution indienne en 1950.
Mais Jacques Chirac a tout de même un peu de mémoire, et se souvient que les mêmes condamnations hypocrites avaient frappé la France de de Gaulle, désireuse de s’assurer à tout prix l’indépendance stratégique par la possession de l’arme nucléaire dans le contexte de la guerre froide. Cette solidarité à un moment d’isolement presque total nourrit une gratitude persistante chez les dirigeants indiens, et pose les bases de coopérations futures.
Depuis, c’est dans le domaine interétatique que les liens entre France et Inde se sont le plus développés, notamment avec la signature régulière de grands contrats, surtout d’armement, comme en juillet dernier. Sur le volet économique, c’est plus pauvre. N’accablons pas nos lecteurs de chiffres, mais les entreprises françaises sont moins bien implantées sur le sous-continent que beaucoup de leurs homologues européens, et les échanges entre nos deux pays restent timides. La faiblesse relative de ces liens privés, qu’Emmanuel Macron cherche à combler lors de cette visite de janvier, fait dire à certains furets de bibliothèque économicistes – on les trouve par exemple du côté du Monde diplo – que la relation franco- indienne n’a pas l’importance qu’on veut lui donner à l’Élysée. Ils ajoutent aussi généralement, une grosse larme de crocodile roulant sur leur joue rose, que Narendra Modi est un vilain autocrate museleur de médias et persécuteur de musulmans, et qu’il relève donc du péché mortel de lui adresser la parole. Ces gens parent de tout leur intellectualisme et leur morale leur seul instinct, celui de l’abaissement de la France et de la haine de la moindre audace qui accroisse son indépendance.
En effet, Modi n’est pas un enfant de chœur, et l’on est bien content de n’être pas Indien. Ceci étant dit, Modi passera mais l’Inde pas, vraisemblablement. Or ce pays est un des partenaires à la fois les plus stratégiques et les plus naturels pour la France. Stratégique, évidemment par son immensité géographique, démographique et déjà économique – ce pays nous dépassait pour le PIB nominal en 2018. Or l’Inde est encore relativement en sommeil, n’ayant pas accompli sa transition d’une économie agraire à une économie
de service. Dans cette transition, il faut que les industriels français trouvent leur place, en effet en retrait pour l’instant. Les opportunités de bénéfices mutuels sont énormes si nous jouons habilement notre carte. Par ailleurs, l’Inde est une alliée de choix face à l’impérialisme chinois, puisqu’elle en est la première victime dans l’Himalaya. Dans la dernière loi de programmation militaire, annoncée en janvier 2023 et qui définissait les orientations de la défense française jusqu’à la fin de la décennie, la priorité était donnée à la marine, c’est-à-dire à la zone indo-pacifique où les appétits de Pékin grandissent d’année en année.
En effet, Modi n’est pas un enfant de chœur, et l’on est bien content de n’être pas Indien. Ceci étant dit, Modi passera mais l’Inde pas, vraisemblablement.
Avec New Delhi, nous partageons donc des craintes, et des exercices militaires d’ampleur ont réuni nos deux marines ces dernières années, auxquels le Charles de Gaulle a participé en 2021. Enfin, les Chinois ne sont pas les seules menaces communes qui lient nos nations. New Delhi craint en effet énormément sa minorité musulmane, il s’agit du troisième pays qui compte le plus de musulmans au monde avec plus de 200 millions, et a été l’un des soutiens les plus chauds de la France lors des attentats qu’elle a vécus ces dix dernières années. Quand certains pays musulmans ont décidé de boycotter les produits français suite aux déclarations d’Emmanuel Macron en octobre 2020 réaffirmant la légitimité des caricatures de Mahomet après la décapitation de Samuel Paty, l’Inde avait été le pays le plus ouvertement critique envers eux.
En fait, l’Inde est un allié naturel de la France car les deux puissances occupent, à la fois du fait de l’histoire et de la conjoncture actuelle, des places très similaires sur la scène internationale. Déjà dans notre rapport à l’Occident, dont nous sommes les éternels mauvais élèves, les alliés les plus bougons, les plus jaloux de leur indépendance. En dernier lieu, si vraiment il faut choisir, Paris et New Delhi se rangeront toujours derrière Washington. Mais pas avant d’avoir tout fait pour l’éviter. En Europe, nous sommes presque les seuls à revendiquer l’autonomie. Or de l’Europe, les alliés des Américains sont trop isolés pour même y penser. Mais l’Inde, géant en puissance, héritière d’une des plus anciennes civilisations du monde, a à la fois la culture et la force nécessaire pour se rêver libre.
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Oui, pour l’histoire et la culture, la France et l’Inde sont assez vieilles et assez grandes pour refuser l’engloutissement dans la sphère anglo-saxonne, que le sous-continent a d’ailleurs déjà connu assez longtemps pour en avoir définitivement perdu le goût. Nos deux pays sont peut-être ceux qui aujourd’hui tentent le plus de trouver une troisième voie contre le condominium sino-américain sur le monde qui s’annonce pour la suite du siècle. Et cela, ce n’est pas de la bête realpolitik, ce sont des vérités soutenues par les siècles qui lient bien plus sûrement que de partager un régime politique ou une manière de traiter les journalistes, n’en déplaise aux tristes confrères du Monde diplo. La France et l’Inde auraient tout à gagner à approfondir leur rapprochement pour constituer la tête d’un pôle des indépendants, gage de la liberté des peuples face aux deux empires.





