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Emmanuel Ostian : « L’ESJ Paris vient déranger une longue tradition d’uniformité »

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Publié le

30 août 2025

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À la tête de l’ESJ Paris, Emmanuel Ostian veut refonder la formation des journalistes sur les bases de la rigueur, du pluralisme et de la déontologie. Dans un paysage médiatique fracturé, il plaide pour un retour à l’esprit des origines : servir la vérité plutôt que les postures. Entretien.
L'ESJ Paris se refait une beauté.© DR

Vous avez eu un long parcours de journaliste, notamment télévisuel. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la direction de l’ESJ Paris ?

Une évidence, quand on me l’a proposé ! Je commençais à ressentir deux choses simultanément. D’abord, l’envie de me mettre au service de ce métier que j’aime profondément depuis trois décennies, et que je pense plus utile que jamais à une saine vie en société. Et en même temps une certaine souffrance en voyant que trop de journalistes basculaient dans une forme de narcissisme militant, foulant aux pieds les règles fondamentales du métier : la rigueur, les faits, le terrain.

Lire aussi : Journalisme : conte de faits

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la formation des journalistes en France, après avoir été vous-même sur le terrain pendant des décennies ?

Il reste de bonnes écoles, fort heureusement ! Mais il y a une évidence qu’il faut aussi rappeler : beaucoup de ces formations sont l’apanage de jeunes urbains plutôt littéraires et orientés politiquement, qui ne représentent pas du tout le pays dans sa diversité. Retrouver quelques bases fortes, en économie par exemple, et aller chercher des jeunes très brillants issus d’autres milieux socio-géographiques, ne peut que rééquilibrer l’ensemble de la formation au journalisme. Il y a d’ailleurs eu quelques grincements au moment de la reprise de l’école, ce qui est le meilleur signe que l’ESJ Paris vient déranger une longue tradition d’uniformité.

L’ESJ Paris a une histoire prestigieuse, mais elle a aussi traversé des périodes plus difficiles. Quelle est votre feuille de route pour la relancer ou la réinventer ?

Retrouver l’esprit des origines. L’ESJ a été la première école de journalisme créée dans le monde, en 1899 ; c’était un creuset intellectuel, un lieu d’excellence et de débats, où se côtoyaient des intellectuels comme Émile Durkheim ou Anatole France. Charles Péguy passait en voisin pour débattre. Ils n’étaient pas d’accord mais ils se respectaient. Et ils étaient d’accord sur un essentiel, qui n’avait rien d’une évidence à l’époque : il fallait une profession pour raconter le réel et nourrir le public de faits. À charge pour chacun ensuite de se forger une opinion. Aujourd’hui, alors que l’opinion ou le ressenti accompagnent à peu près toute publication, il faut retrouver cette évidence.

Comment comptez-vous adapter l’enseignement du journalisme aux bouleversements actuels : explosion du numérique, défiance envers les médias, montée des IA génératives ?

La défiance, on la combat en étant précisément digne de confiance ! J’ai toujours pensé que le journalisme était un métier d’artisan, au sens noble du terme. Une collecte d’informations, patiente et méthodique, et une restitution honnête. Si ces principes étaient unanimement appliqués, il y aurait moins de défiance.

Quant à l’immense maelstrom numérique dans lequel nous sommes entrés, avec l’IA qui bouleverse tout, il faut l’accueillir comme une nouvelle révolution contre laquelle personne ne peut lutter. Quand une lame arrive, il faut la surfer sous peine qu’elle ne vous fauche. C’est ce que nous ferons, avec un double apprentissage : technique, pour que le digital aide nos futurs journalistes ; éthique, pour éviter qu’il ne substitue à eux.

Comment l’ESJ Paris peut-elle contribuer à restaurer la confiance entre journalistes et citoyens, dans un contexte de polarisation croissante ?

Pour utiliser une image, la société est devenue une grande agora dans laquelle beaucoup de gens se dressent pour hurler leur point de vue, sans écouter celui des autres. Si vous descendez dans cette agora pour faire la même chose, vous n’êtes après tout qu’un jacasseur de plus. Peut-être plus documenté, peut-être meilleur parleur, mais c’est tout. Si, en revanche, vous arrivez en disant : il y a un débat, je l’entends, et ma mission est de dégoter des informations qui permettent sinon de le résoudre, du moins de le faire avancer, alors vous êtes utile. Il faut se rappeler en permanence que si le journalisme n’est pas utile, il n’a aucune raison de survivre.

Quelle est, selon vous, la place du journalisme local, d’investigation, ou encore du journalisme de solutions dans la formation des jeunes journalistes ?

Je crois que ces formes de journalisme ont un avenir radieux. D’abord parce que les titres ultra généralistes, qui embrassent l’ensemble de l’actualité, ont du plomb dans l’aile. Nous sommes à ce point surinformés qu’il faut aujourd’hui quelque chose de distinctif, parfois de communautaire, pour durer. Le local, ce sont nos racines. Et dans un monde à ce point global qu’il en devient effrayant, nous avons besoin de retrouver ces racines. L’investigation, c’est ce qui va au-delà de l’évidence, qui permet de couper le robinet à informations et d’approfondir un sujet. Le journalisme de solutions nous ramène à l’utilité du journaliste dont je parlais à l’instant.

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Quel type de profil d’étudiants souhaitez-vous attirer à l’ESJ demain ? Et à quels métiers les préparez-vous réellement, dans un monde où la presse se réinvente chaque jour ?

Un de mes amis a coutume de dire : « Tu sais, je ne suis pas un garçon difficile, je me contente du meilleur », et bien nous sommes pareils ! Plus sérieusement, mon rêve est d’attirer des profils vraiment divers, c’est-à-dire également des jeunes qui n’osaient pas rêver au journalisme jusqu’à maintenant, parce qu’ils voyaient ce métier comme une citadelle imprenable de « progressisme » teinté de wokisme. Il en faut sûrement, et ça tombe bien parce qu’il y en a beaucoup, mais il faut aussi les représentants d’une France des régions, des traditions et de la culture. Une France plus conservatrice, dans le sens premier du terme que je rapproche de l’idée de conservation du patrimoine. C’est aussi une mission de ce métier.

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