Pour les faits : ce court essai intelligent, érudit et bien mené sonne comme un appel lancé par la journaliste et philosophe Géraldine Muhlmann pour résoudre la terrible crise de l’information qui nous frappe. Et elle le fait d’abord par l’histoire, en décrivant le basculement du journalisme à la fin du XIXe siècle qui, jusqu’alors majoritairement éditorial et critique, se réorienta vous la stricte narration des faits. C’est le passage du « discours » au « récit » : pour s’adresser à tous et non plus à un lectorat étroit et convaincu, il fallait décrire un monde partagé, avec l’objectif de créer un socle factuel commun à partir duquel les débats pourraient s’engager. De cette époque date l’émergence du reporter censé rapporter l’événement avec le plus d’impartialité possible – qui ne signifie pas, pour Muhlmann, une objectivité « désubjectivée », mais une subjectivité qui travaille sur elle-même pour rendre le plus universel possible ce sensible qu’elle a pour tâche de partager.
Lire aussi : Panthéon à moustaches
Hélas, s’inquiète Muhlmann, notre époque est au retour triomphal du « discours »: l’intérêt pour la texture factuelle disparaît au profit du commentaire, les réseaux sociaux et la société du spectacle aidant – le narcissisme moderne aussi –, nous enfermant dans des bulles d’opinions hermétiques. «Chacun ses faits»,tel est le mantra de l’époque dont les conséquences sont gravissimes : rétrécissement de la curiosité, propagation intéressée de rumeurs et de fake news (bientôt de deep fake), impossibilité de tout véritable débat puisqu’il n’existe plus de surface commune (c’est la « virtualisation du monde »). Voilà, d’une autre manière, les Français face à face, chacun derrière ses barricades informationnelles. D’où l’extrême défiance envers les journalistes, qui n’a plus rien à voir avec ce qu’elle fut jadis : de « fouille-merde » dérangeant pour l’ordre bourgeois, ils sont devenus dans l’esprit collectif les porte-flingue du pouvoir – image qui ruine le projet du journalisme moderne, se désole Muhlmann.
On l’aura compris, la sortie de crise se fera pour elle par l’intérêt renouvelé pour les faits – dont la philosophe souligne la double-dimension «sensible» et «construite» –, terrain sur lequel on ne peut que la suivre en bon élève de Thibon, tant cette maladie démocratique du « tout opinion » alimente les divisions du corps social et sape le souci de la vérité.
Pour faire montre de sa bonne foi, l’autrice, ancienne conseillère de Martine Aubry, aurait toutefois pu varier un poil ses exemples. Car sans le dire ouvertement, on comprend que dans sa bouche, le mal informationnel est incarné par les droites : CNews, Zemmour, Pernaut, Le Point, Trump… Certes prend-elle la peine de mentionner l’affaire Dominique Baudis, mais en se gardant bien de nommer l’acteur principal de ce scandale : Le Monde alors dirigé par Edwy Plenel.
Lire aussi : Georges Bensoussan :« La censure véritable est chez les gens de progrès »
Plus grave, son sujet réclamait une autopsie autrement plus poussée des raisons du désamour envers les journalistes. Car si elle explique à raison que le discrédit pour les journalistes s’est hélas répandu à la méthode journalistique en tant que telle, c’est bien parce que la classe journalistique a trahi les promesses de cette méthode tout en s’en revendiquant. Pendant trop longtemps, elle n’a pas fait la lumière sur certaines réalités qui crevaient les yeux, ou les a traitées de manière alambiquée à coups de novlangue, d’euphémismes, de caricatures – bref, en passant la dimension construite des faits à la moulinette du discours politiquement correct, et sans jamais prendre en considération les autres sons de cloche. Ainsi l’embryon n’est qu’un amas de cellules, les 1 000 000 de manifestants contre le mariage homo ne sont que 250 000, l’immigration n’a aucun lien avec l’insécurité, le drame de Crépol n’est qu’une rixe, un homme peut être une femme, et mille autres choses. Si les grands médias ont perdu leur crédit, c’est parce que les Français ont trop vu qu’ils leur racontaient un monde factice, un faux réel, un «faussel» dirait Renaud Camus. Le poison complotiste est la conséquence terrible mais logique de la sécession d’une bonne partie des élites journa- listiques. C’est par l’honnêteté et la vérité qu’elles retisseront ce lien précieux. Chiche ?

POUR LES FAITS, GÉRALDINE MUHLMANN,
Les Belles Lettres, 160 p., 9,90 €





