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Encyclique Fratelli tutti : la question de la guerre 2/2

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Publié le

19 octobre 2020

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À bien des égards, la dernière encyclique du Pape François, Fratelli tutti, est déroutante. Parmi d’autres questions, il y aborde la problématique de la guerre, condamnée classiquement par le Magistère, qui s’est efforcé de limiter les causes et l’ampleur des guerres dans une logique du moindre mal. Le Pape semble désormais exclure la possibilité même qu’il puisse y avoir une quelconque « guerre juste ».
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Des questions qui n’en restent pas moins pendantes

Que la guerre soit intrinsèquement un mal, et un mal terrible et déshumanisant, qui pourrait le contester ? Du moins si l’on se réfère à une conception de l’homme dont la dignité personnelle est intangible et surplombe tout pouvoir et toute puissance, et si l’on n’a pas pour cadre de pensée une vision dialectique de l’Histoire. Que la paix soit l’objectif premier à poursuivre dans les relations entre les nations, qui encore pourrait le contester ? Du moins si l’on recherche le bien de tous les hommes, à quelque nation qu’ils appartiennent et quelle que soit leur situation, et si l’on reconnaît que ce bien est d’abord en dépendance de la nature même de l’homme, non d’une idéologie qui autoriserait qu’on leur imposât.

Que la négociation doive prévaloir pour régler les différends, de préférence la négociation multilatérale dans un cadre universellement agréé, encore une fois qui pourrait le contester ? Du moins, encore, si l’on admet que la nation, toute légitime qu’elle soit, n’est pas l’absolu ni la fin ultime de toute politique, que la retenue est une vertu dans les rapports humains, et que tous acceptent de se référer à un code moral et juridique dont ils ne sont pas intégralement maîtres parce qu’il vient de plus haut…

Lire aussi : Encyclique Fratelli tutti : la question de la guerre 1/2

Le Pape François aurait-il pris le parti d’entrer dans la dialectique de l’éthique de la conviction opposée à l’éthique de la responsabilité et de camper sur le versant de la première ? Je ne saurais en juger à ce stade ; mais le doute peut s’insinuer dans les esprits. Or, en dépit de sa réception quasi universelle dans nos sociétés modernes, nous avons appris dans quelles impasses elle nous laisse d’un côté et à quels errements elle peut conduire de l’autre. En effet, le Pape n’offre aucune échappatoire. Certes, il ne sombre pas dans le mondialisme béat ; il tient les nations pour une réalité de valeur ; il reconnaît que les frontières ont un bien fondé qui doit être respecté.

Il convient également que l’Organisation des Nations Unies doit être réformée ; tout comme doit l’être « l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations (…) pour éviter que cette autorité ne soit “cooptée” (sic) par quelques pays et en même temps pour empêcher des “impositions” (sic)[1] culturelles ou la violation des libertés fondamentale des nations les plus faibles à cause des différences idéologiques ». Cette phrase constitue pour partie une citation de l’encyclique Caritas in veritate du pape Benoit XVI. Cependant, ce dernier allait plus loin et était plus précis sur ce sujet de la réforme des organisations multilatérales dont il avait pris soin d’éviter de faire une référence absolue.

Prophétisme contre réalisme ?

Or, c’est précisément là que le bât blesse. La réforme des Nations Unies est un serpent de mer qui est aussi souvent évoqué qu’enterré dans la pratique, de sorte que l’impuissance de l’ONU dans tous les conflits des dernières décennies est hélas une évidence. On le déplorera, certes ; mais la principale question n’est-elle pas de savoir si cette réforme est encore possible, et si oui sur quels principes et comment, ou si c’est désormais un vœu pieux.

Les rapports internationaux actuels évoluent manifestement à rebours des souhaits du Pape. Sans doute est-ce une raison de sa prise de position. Mais peut-on raisonnablement passer sous silence les situations critiques dans lesquelles nous allons nous trouver – où nous nous trouvons déjà

Qu’on me pardonne ce pessimisme ; mais l’évolution récente du contenu réel de la notion d’état de droit dont les instances multilatérales devraient être les garantes ne peut que l’alimenter. On veut bien que le respect de l’état de droit soit le moyen privilégié de préserver la paix. Mais concrètement, de quel état de droit parle-t-on ? L’un des meilleurs spécialistes en la matière vient de publier un ouvrage essentiel qui en décrit la dérive, ses causes et ses enchaînements d’une façon implacable[2]. En dépit de cela, l’encyclique ne contient pas un mot sur cette dérive et les problèmes majeurs qu’elle pose, bien que le Vatican soit aux premières loges pour les constater et les combattre. Oubli fortuit, négligence, ou réduction à une question secondaire ?

Les rapports internationaux actuels évoluent manifestement à rebours des souhaits du Pape. Sans doute est-ce une raison de sa prise de position. Mais peut-on raisonnablement passer sous silence les situations critiques dans lesquelles nous allons nous trouver – où nous nous trouvons déjà. Qu’allons-nous faire face à des puissances qui ne jouent pas ce jeu-là, des puissances pour qui « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » ? Et plus encore face à des puissances dont la motivation est idéologique, l’idéologie leur fournissant la justification théorique et morale qui leur permet d’écarter toute critique de principe ; puissances qui ne cèdent ou ne se tempèrent que face à un rapport de force défavorable.

Lire aussi : François signe la trêve du Vatican

Passons aux exemples concrets. Peut-être la Turquie, qui déstabilise militairement tout son environnement pour des raisons où se mêlent la volonté de restaurer un sultanat démembré en 1920 et un islamisme militant, finira-t-elle par y renoncer sous l’effet de pressions et de négociations conjuguées – encore qu’elle n’en prenne pas le chemin. Mais sera-ce le cas de l’expansionnisme chinois en mer de Chine avec la militarisation de tous les archipels qui s’y trouvent, et sans doute à terme la mainmise sur Taïwan ? J’en doute davantage si celle-ci n’a pas la certitude de se heurter à des obstacles sérieux et puissants au cas où elle irait trop loin.

Dans le monde tel qu’il est, il est illusoire de chercher à négocier avec un fauteur de guerre, si on ne dispose pas de moyens de pression suffisants, y compris militaires, pour le contrer de façon crédible. Faut-il d’ailleurs rappeler que l’Occident a déjà tenté l’expérience historique de la négociation avec un régime totalitaire : c’était à Munich en 1938 où l’on a négocié et accepté des compromis pour éviter la guerre, et où l’on a récolté, et la honte, et la guerre. Poserai-je la question – un peu perfide – de savoir si, en 1982, les Britanniques auraient dû renoncer la reconquête militaire des Malouines en dépit du coup de force argentin ? Et que dire des actuelles opérations françaises au Sahel : la lutte contre l’islamisme radical et l’asservissement des pays sahéliens que celui-ci poursuit ne serait-elle pas un motif légitime pour défendre des pays alliés ?

Or une chose est certaine : ce « meilleur bien possible » est contingent et donc sujet à des appréciations qui peuvent varier dans le temps et dans l’espace, selon le jugement des dirigeants qui en ont la responsabilité. Ne les disqualifions pas d’avance

Enfin, pour ne rien omettre du sujet, je voudrais revenir sur la guerre froide et l’équilibre de la terreur qui a régné entre l’Ouest et l’Est pendant trente ans. Oui, l’arme nucléaire est abominable ; oui, l’équilibre de la terreur est une chose révulsante ; oui, la guerre froide n’était pas une vraie paix mais plutôt un conflit gelé. Il n’en reste pas moins que, si cet équilibre n’avait pas existé, il est probable que l’Europe de l’Ouest fût passée sous le contrôle soviétique : on n’en pas été loin en 1947 et on en a vu poindre à nouveau le risque lors de la crise de Cuba en 1962, puis lors de la crise des SS2 en 1982. Plus encore, n’est-ce pas grâce à cet équilibre – aussi imparfait qu’il fût – que l’Union européenne a pu se constituer, et que de vraies négociations de contrôle et de limitation des armements nucléaires ont pu voir le jour ?

Aussi ai-je quelques réserves à jeter le bébé avec l’eau du bain. Je trouve finalement assez sage ce paragraphe du Catéchisme de l’Église catholique : « Aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernants, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense ».

Lire aussi : Jean-Baptiste Noé : « Pour François, l’Europe est riche parce qu’elle a pris aux autres ».

Dans le gouvernement des hommes, s’il est flatteur et confortable de camper sur des positions de principe, l’action relève cependant de la raison pratique. Sans perdre la référence au bien de l’Homme, à sa dignité absolue et à sa finalité qui est l’union à Dieu, et sans jamais renoncer aux moyens de les mettre en œuvre, c’est le réalisme qui commande, conjointement avec l’exercice de la vertu de prudence qui est la vertu propre du gouvernant. S’il est vrai que le « moindre mal » a souvent servi de paravent hypocrite aux pires fautes, ce n’est pas une raison pour renoncer à rechercher le « meilleur bien possible » qui est celui que nous pouvons faire concrètement, c’est-à-dire effectivement. Or une chose est certaine : ce « meilleur bien possible » est contingent et donc sujet à des appréciations qui peuvent varier dans le temps et dans l’espace, selon le jugement des dirigeants qui en ont la responsabilité. Ne les disqualifions pas d’avance.


[1] Les termes entre guillemets sont ceux utilisé dans le texte français ; j’ai un doute sur l’exactitude de la traduction – et ce n’est pas le seul endroit – qui peut préjudicier à la bonne compréhension. D’une façon générale d’ailleurs, sur les sujets délicats, j’ai souvent constaté le même problème, qui renvoie à la façon dont les documents romains sont trop souvent traduits de façon hâtive, parfois dans un mot à mot automatique qui nuit évidemment à leur bonne réception. On en comprend les raisons matérielles ; mais sont-ce des justifications ?

[2] Grégor Puppinck, Les droits de l’homme dénaturés, Ed. du Cerf, 2018. L’auteur est directeur du Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), expert auprès d’organisations internationales, notamment la Cour européenne des Droits de l’Homme ; il a conduit de nombreux combats pour préserver l’inspiration initiale des diverses déclarations des droits promulguées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ; il a pu constater comment et à quel point la dignité humaine, fondement de l’état de droit, est aujourd’hui dénaturée.

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