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Encyclique Fratelli tutti : la question de la guerre 1/2

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Publié le

16 octobre 2020

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À bien des égards, la dernière encyclique du Pape François, Fratelli tutti, est déroutante. Parmi d’autres questions, il y aborde la problématique de la guerre, condamnée classiquement par le Magistère, qui s’est efforcé de limiter les causes et l’ampleur des guerres dans une logique du moindre mal. Le Pape semble désormais exclure la possibilité même qu’il puisse y avoir une quelconque « guerre juste ».
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Déroutante, l’encyclique l’est d’abord par son approche même d’une fraternité universelle où la dimension religieuse est mise au second plan par le Pape lui-même au profit d’un humanisme plus terrestre auquel l’Église catholique ne nous avait pas accoutumés. Elle ne l’est pas moins par la caution recherchée de l’imam Ahmad-Al-Tayyeb que le Pape François a rencontré à Abou Dhabi en février 2019 pour signer avec lui un Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune ; même s’il est vrai que le Pape veut s’inscrire dans l’esprit de Saint François d’Assise allant rencontrer le sultan d’Égypte.

Elle l’est encore par le thème du « rêve » qui revient à de multiples endroits, comme si là était la source d’inspiration, plutôt que dans une réflexion construite, argumentée et documentée sur la société humaine de notre temps considérée à l’échelle du monde. Il est vrai que cette façon d’aborder les sujets est familière au Pape François, et qu’elle correspond peut-être davantage à notre façon moderne de poser les problèmes. Un lecteur habitué aux documents pontificaux relatifs à la doctrine sociale de l’Église pourrait trouver encore d’autres sujets de perplexité.

Lire aussi : Jean-Baptiste Noé : « Pour François, l’Europe est riche parce qu’elle a pris aux autres ».

Néanmoins, je fais mien l’esprit dans lequel nous devons lire cette encyclique et qui a été décrit par un commentateur : « L’encyclique, qui est plus une longue méditation (…) qu’un texte doctrinal, demande aussi de la bienveillance et de la docilité intellectuelle »[1]. Soit. C’est donc dans cet esprit que je me suis placé, pour aborder un sujet qui, s’il n’est pas central dans le document, n’en est pas moins exposé d’une façon qui tranche avec la doctrine antérieure : celui de la guerre. Il fait l’objet des paragraphes 256 à 262, et est traité dans la même subdivision que la peine de mort au chapitre 7 intitulé « Des parcours pour se retrouver ». En ces temps où l’on voit éclater des guerres aux quatre coins du monde, au point que le Pape évoque à juste titre une « guerre mondiale par morceaux », il est d’une brûlante actualité.

Une condamnation classique de la guerre et des facteurs qui y conduisent

Le Pape François qualifie la guerre de « fausse réponse (…) qui ne [fait] qu’ajouter de nouveaux facteurs de destruction dans le tissu de la société nationale et planétaire ». Il fait sienne l’exclamation de Paul VI : « Jamais plus la guerre ! », lancée devant l’assemblée générale des Nations Unies le 4 octobre 1965. Il s’agit d’une condamnation absolue de la guerre, reconnue comme un « abîme de mal ». Ce n’est pas une nouveauté. Certes, au cours des siècles, confrontée à cette réalité qui semble faire intrinsèquement partie des relations humaines, l’Église s’est surtout efforcée de limiter les causes et l’ampleur des guerres, de les circonscrire, de les « humaniser » en quelque sorte : que l’on pense aux « trêves de Dieu » ou au « droit de la guerre » qui a progressivement vu le jour. Non qu’elle méconnût la parole du Christ enjoignant à Pierre de rengainer son épée parce que « celui qui prend le glaive périra par le glaive », ni qu’Elle s’en accommodât ; mais Elle considérait avec réalisme qu’il était sans doute plus efficient d’encadrer les comportements humains pour les faire évoluer vers davantage d’humanité. Certes, il n’a pas manqué de théologiens et de pasteurs pour condamner la guerre ; mais les hommes étant ce qu’ils sont, une approche par le « moindre mal » semblait prévaloir.

Certes, il n’a pas manqué de théologiens et de pasteurs pour condamner la guerre ; mais les hommes étant ce qu’ils sont, une approche par le « moindre mal » semblait prévaloir

C’est au cours de la seconde moitié du XXe siècle que, de façon expresse, le Magistère de l’Église a formellement et fermement condamné la guerre. Il l’a fait d’abord en raison de l’émergence des guerres totales, alimentées par « le progrès de l’armement scientifique qui (en) accroît démesurément l’horreur et la perversité »[2]. On notera que cette condamnation ne se fonde pas seulement sur la violation du précepte contenu dans le Décalogue « Tu ne tueras point », mais désormais sur le fait que « depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes ».

La Constitution conciliaire Gaudium et spes s’était engagée dans cette voie, tout en la circonscrivant à la « guerre totale » dont l’apparition « nous force à reconsidérer la guerre dans un esprit totalement nouveau ». Le Concile précisait que « tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme ». Dans la même perspective, le Pape condamne évidemment la course aux armements qui ponctionne abusivement une quantité énorme des ressources au détriment du développement des pays les plus pauvres. Le Concile la qualifiait déjà de « plaie extrêmement grave [qui] lèse les pauvres de manière intolérable ». Le fond de la pensée du Pape se trouve sans doute exprimé ici : « Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité ». Mais alors que le Concile parlait d’un « risque de barbarie bien pire » et s’inscrivait dans une perspective à venir d’efforts à engager « vers l’absolue proscription de la guerre », le Pape François prend une position plus tranchée et immédiate lorsqu’il déclare que « nous ne pouvons plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue ».

Lire aussi : François signe la trêve du Vatican

Condamnation qui s’étend au concept même de « guerre juste »

En effet, le Pape François semble désormais exclure la « possibilité » même qu’il puisse y avoir une quelconque « guerre juste ». Il le fait en disant explicitement qu’il « ne soutient plus » ce concept forgé en d’autres temps et sous d’autres circonstances, en considérant qu’on obtient la paix exclusivement par la paix. Le propos ainsi exprimé est incontestablement nouveau dans l’enseignement du Magistère. Certes, l’Église avait retenu ce concept de « guerre juste » avec la plus grande circonspection, sous le seul aspect de la légitime défense, en l’encadrant dans une série de « conditions rigoureuses de légitimité morale » qui sont détaillées dans le Catéchisme de l’Église catholique et que je résume ici :

  • Que le dommage infligé par l’agresseur soit durable, grave et certain ;
  • Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ;
  • Que soient réunies les conditions sérieuses de succès ;
  • Que l’emploi des armes n’entraine pas de maux ou de désordres plus graves que le mal à éliminer.

Pour le Pape François, ces conditions ne valent plus. La première raison en est évidemment l’extraordinaire puissance des moyens de destruction aujourd’hui disponibles, qui sont susceptibles de causer d’immenses dommages collatéraux et rendent improbable, sinon impossible, d’épargner les non-combattants et de limiter les dégâts causés à l’environnement. Mais il se réfère aussi, et sans doute de façon décisive pour lui, à l’interprétation « trop large » qui en a été faite et qui est allée jusqu’à justifier indument même les attaques « préventives », servant des intérêts illégitimes de nature économique ou de puissance « sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives ou préventives, [et] même en recourant à la manipulation de l’information ».

Sans perdre la référence au bien de l’Homme, à sa dignité absolue et à sa finalité qui est l’union à Dieu, et sans jamais renoncer aux moyens de les mettre en œuvre, c’est le réalisme qui commande, conjointement avec l’exercice de la vertu de prudence qui est la vertu propre du gouvernant

Qui ne reconnaît là les justifications données aux guerres d’Afghanistan ou du Golfe par les occidentaux, avec les conséquences que l’on sait ; mais aussi aux guerres engagées par Israël, par exemple au Liban ; ou encore par les occidentaux en Libye sous couvert d’un soi-disant mandat international ; et bien d’autres. Non seulement ces guerres ne sont pas terminées, après avoir causé d’immenses dégâts, mais elles ont considérablement dévalorisé les justifications théoriques auxquelles on se raccrochait habituellement. D’où le pas franchi par le Saint-Père : trop, c’est trop ; les nuances et les concessions ne sont plus de mise si l’on veut effectivement promouvoir la paix.

La guerre est devenue une « menace constante » qui « se nourrit (…) de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle ». « Nous ne pouvons plus [la] penser (…) comme une solution » : les « critères rationnels, mûris en d’autres temps » ne peuvent plus être défendus. Au contraire, il faut tout faire pour l’éviter, en particulier « assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale », qualifiée plus loin de « point de référence obligatoire de justice et [de] voie de paix » dont la pleine application est « réellement efficace »[3].


[1] Thierry Boutet : « Comment lire l’encyclique “Fratelli tutti” ? », article publié le 9 octobre dernier sur le site de Smart Reading Press – https://srp-presse.fr/index.php/2020/10/09/comment-lire-lencyclique-fratelli-tutti/

[2] Constitution pastorale sur « L’Église dans le monde de ce temps » adoptée par le Concile Vatican II le 7 décembre 1965, n° 80.

[3] FT n° 257.

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